dimanche 30 juillet 2017

Devenir vague, arbre, nuage

A la plage après une journée de chaleur. Il y a de belles vagues qui roulent et  font perdre pied. Comme quand j’étais enfant, je m’amuse à rouler dans les vagues, à me laisser transporter, chahuter. 

J’ai dix ans, je saute et je me lance joyeusement la tête la première dans les vagues, encore et encore, jusqu’à l’étourdissement, jusqu’à ce que le froid me ramène au soleil sur la plage. Sauter dans les vagues me rend joyeuse et vivante parce que tout mon corps et toute mon attention sont mobilisés, il n’y a pas la moindre parcelle de moi-même qui ne participe pas à la fête.  Instant de pure union entre le corps et l’esprit. 

Quand on pratique, le corps se pose, et par moment on se pose dedans. On est corps qui respire, et qui, immobile, perçoit les vagues de la réalité qui viennent affleurer ou bousculer. La joie ressentie, c’est celle, profonde, d’être immergé dans la vie du présent, de participer de ce présent.  

Pratiquer, c’est peut-être retrouver pour un moment un corps d’enfance, un corps qui n’est pas encore séparé, un corps qui peut être vague, arbre ou nuage.
 
Ce petit poème de Rilke, tiré de Vergers, m’évoque cette expérience du corps si mêlé à l’esprit que les frontières s’effacent et que le monde devient un.

Qu’il est doux parfois d’être de ton avis,
frère aîné, ô mon corps,
qu’il est doux d’être fort
de ta force,
de te sentir feuille, tige, écorce
et tout ce que tu peux devenir encore,
toi, si près de l’esprit.

Toi, si franc, si uni
dans ta joie manifeste
d’être cet arbre de gestes
qui, un instant, ralentit
les allures célestes
pour y placer sa vie. 

Dominique Sauthier
Genève

mercredi 26 juillet 2017

La voix de ma mère

L’image est de Klee, Senecio, 1922
Dans le silence solitaire du dimanche d’un Paris déserté, une voix, même par téléphone, a une résonance forte.
Pas n’importe quelle voix non plus - il s’agit de la voix de ma mère.
L’objet de son appel est une question concrète,  quasiment administrative. Indépendamment du contenu, mon oreille est sensible au moindre grain du son de sa voix et je perçois immédiatement comment tout est en place, en moi, pour entrer en lien avec cette tonalité-là. 

Dans cet échange ‘concret’, tout y est, toute mon histoire, toute l’histoire de ma famille où parler doit servir à résoudre des choses concrètes et non pas à questionner par exemple (ou à se dire le bonheur de s’entendre, autre exemple). 

La distance m’a mise à l’abri de  ce mode d’être où tout est évalué à l’horizon de l’utile.

Ce matin-là, tout revient - ce que je représente pour elle à ce moment- là, le ‘non-conforme’, le ‘non-utile
, ‘pfuit , rayé de la carte d’un revers de main . 

J’imagine que les stratèges de guerre  devaient décider ainsi de la suppression d’un territoire qui les gênait.

La distance me met à l’abri et me permet aussi de broder un lien d’amour sans subir directement l’effacement de la carte des désirables.

Puis, relativisons. Ce que je viens d’éprouver, c’est le ton d’aujourd’hui. Simplement. Autrement dit, il n’y a pas que cela. 

Je pense aussi aux échanges de lettres. Les premières années de ma vie à Paris je n’avais pas de téléphone. 

Nous nous écrivions des lettres, avec ma mère.  Il y avait beaucoup d’amour dans ses lettres, même si c’était sous couvert de petites anecdotes du quotidien. Elle prenait le temps de s’asseoir pour écrire et de s’adresser entièrement à moi... peut-être que ça lui permettait de m’aimer sans être confrontée à l’écart entre « sa fille idéale » et la personne que j’étais ...

En outre, cette correspondance d’autrefois impliquait l’attente et une petite incertitude  car le courrier pouvait s’égarer. Et la poste n’accusait pas réception comme l’I-phone qui nous indique que le destinataire a lu le message.

L’attente, la distance, le jeu que ça crée dans une relation me semble précieux.

Quand il n’y a plus cette distance, ce jeu dans nos relations, où est l’espace de la solitude conjugué à l’amour ?
La correspondance le permettait. 

J’ai lu récemment à propos du poète Rainer Maria Rilke que dans cette forme de relation à distance il trouvait la conciliation idéale entre ses exigences de solitude et son besoin de l’autre - son besoin, aussi, d’aider l’autre.  Un an après avoir épousé Clara Westhoff, qui était sculpteur, Rilke et Clara  (surtout Rilke) comprenaient que seul le retour à la solitude permettrait à chacun de poursuivre son oeuvre. Leur abondante correspondance des premières années après le mariage montre que leurs liens étaient restés étroits.

Méditer, c’est goûter à la saveur de l’attente et bénéficier de l’espace que ça crée.
Chögyam Trungpa  préconise, pour la pratique,  de réserver un quart de l’attention  à l’attente.

De quelle attente s’agit-il ?

Elisabeth Larivière
Paris

mardi 25 juillet 2017

Comme un ours endormi qui reçoit un seau d’eau froide en pleine figure

Au mois d’avril dernier, pour la première fois en 10 ans, j’ai omis de méditer pendant une semaine. Avec deux enfants en bas âge à la maison (6 mois et 2 ans et demi), 2 charges de cours à l’université, un déménagement avec rénovation importante en cours, des cours à préparer, un chapitre de thèse à écrire – je fus littéralement happé par l’affairement.

Le rappel à méditer m’est venu par obligation : en planifiant ma journée, je réalisai que je devais donner une causerie le soir-même pour la séance hebdomadaire de méditation de l’École occidentale de Montréal.

En fin de journée, n’ayant pas eu le temps de préparer quoi que ce soit, je me dirigeai vers le centre de pratique de l’École à Montréal. 

Une fois la salle installée et les méditants en place, je me posai sur le coussin de l’enseignant et sonnai 3 coups de gong pour ouvrir la séance. Dès les premières secondes de pratique, une évidence brulante s’imposa : j’étais droit et ancré, solide comme un roc, souple comme un roseau. Comme un ours endormi qui reçoit un seau d’eau froide en pleine figure, je me réveillais brusquement d’une nuit d’oubli. La noblesse époustouflante de la posture qu’il m’arrive parfois de prendre à la légère, se montrait dans sa plénitude et m’invitait au sobre courage.

Sans aller jusqu’à conseiller d’oublier la pratique pendant une semaine, les moments d’oubli, de fuite ou d’errance au seuil du dharma peuvent aussi être intégrés à la pratique et nous rappeler quelques évidences oubliées. Entre autres l’importance de l’institution (ici des pratiques hebdomadaires dans le cadre de l’École occidentale de Montréal) et de l’obligation qu’elle induit et qu’elle impose.

En mettant l’accent sur l’expérience personnelle comme manière de se relier à l’essentiel, la modernité peut parfois nous faire oublier la justesse de l’obligation. Mais c’est souvent par des détours et des errances salutaires de ce type, qu’il nous est aujourd’hui possible de réentendre quelques évidences balayées par l’air du temps.

Philippe Blackburn
Montreal

lundi 24 juillet 2017

Nos pensées ne sont-elles que des trains qui passent ?

J’avais envie de trouver une citation qui dirait quelque chose de l’expérience du temps dans la pratique de la méditation et, par un heureux hasard, cette citation de Patti Smith dans M Train s’est offerte à moi.

«  J'ai refermé mon carnet et suis restée assise dans le café en réfléchissant au temps réel. S'agit-il d'un temps ininterrompu ? Juste le présent ? Nos pensées ne sont-elles rien d'autre que des trains qui passent, sans arrêts, sans épaisseur, fonçant à grande vitesse devant des affiches dont les images se répètent ? On saisit un fragment depuis son siège près de la vitre, puis un autre fragment du cadre suivant strictement identique. Si j'écris au présent, mais que je digresse, est-ce encore du temps réel ? Le temps réel, me disais-je, ne peut être divisé en sections, comme les chiffres sur une horloge. Si j'écris à propos du passé tout en demeurant simultanément dans le présent, suis-je encore dans le temps réel ? Peut-être n'y a-t-il ni passé ni futur, mais seulement un perpétuel présent qui contient cette trinité du souvenir. J'ai regardé dans la rue et remarqué le changement de lumière. Le soleil était peut-être passé derrière un nuage. Peut-être le temps s'était-il enfui ? »

Ce que j’aime dans cette écriture si reconnaissable de Patti Smith, c’est que la forme rejoint le contenu. Elle nous fait faire l’exacte expérience de ce qu’elle décrit. En quelques lignes, nous voilà pris dans le rythme incessant des pensées, dans cette sensation du sans-repère temporel, avec pourtant ce retour à l’ancrage du présent, insaisissable et néanmoins toujours là.

J’aime qu’elle dise que le temps réel ne peut être divisé en sections. N’est-ce pas ce que nous découvrons dans la pratique de la méditation? L’expérience est entière, à la fois une, multiple, indivisible, dépassant toute catégorie. 

L’été, la pratique de la méditation égrène les journées des stages et séminaires de l’École occidentale de méditation, c’est l’occasion de s’y abandonner plus entièrement et qui plus est dans un espace qui lui est tout dédié.

Marine Manouvrier
Bruxelles

dimanche 23 juillet 2017

Écouter, c’est intérioriser le son, c’est respirer avec lui

Une des façons de dire comment la méditation nous transforme, c'est de montrer comme elle développe notre capacité d’écoute, au propre comme au figuré.

La manière dont René Farabet* parle de l’écoute dans ce texte entre pour moi en résonance avec le geste de la méditation, qui nous invite à nous laisser simplement traverser. Par les sons, les autres perceptions, les pensées et tous les phénomènes qui nous entourent.

« Dans un premier temps, « être à l’écoute », c’est se faire co-présent au monde, plonger dans un milieu et s’ouvrir à ce qui advient. Du corps-éponge, c’est l’oreille qui est au plus aigü de la perception, elle est le « sens préféré de l’attention », disait Valéry, un point de guet et de veille à la frontière du champ visuel. Elle ne s’abîme pas dans une activité purement contemplative, face à des corps étrangers lui faisant face, elle s’ouvre pour les absorber et les laisser glisser en elle. L’écoute, même lorsqu’elle est « flottante » (cf. Freud), et neutre, vacante, ou rêveuse, voire distraite, ne se résout pas en la simple homologation d’un dehors, elle n’entraîne pas une disparition ou un exil de soi, elle favorise, au contraire, le retour à soi, mais enrichi de l’autre. Écouter, c’est intérioriser le son, c’est respirer avec lui, c’est le laisser profondément résonner en soi, et déposer ses empreintes sur les multiples membranes de notre caverne organique : toute écoute, pourrait-on dire, est pariétale, physiologiquement ancrée. »

Clarisse Gardet
Paris

* René Farabet, mort il y a quelques semaines, était un grand homme de radio. Il a été le principal producteur des Ateliers de création radiophonique de France Culture.

samedi 22 juillet 2017

L’homme qui ne voulait pas changer le monde mais affirmer ce qui est !

Lors d’une de ses dernières causeries consacrées, les mercredis soir de la saison 2016/17, au rapport que nous entretenons (ou non) avec notre corps, Fabrice Midal, parlant ce soir-là du sens que nous pouvons donner à ce que signifie « être touché », évoqua l’exposition consacrée du 26 avril au 14 août 2017, au photographe américain Walker Evans, au Centre Pompidou. 

Je ne connaissais pas du tout ce photographe, mais l’enthousiasme avec lequel Fabrice évoqua ce soir-là son travail me donna envie d’aller voir l’exposition, bien que j’en aie appris l’existence quelques jours avant de quitter Paris pour les vacances d’été, puisque j’avais écouté la causerie en différé, plusieurs semaines après sa première diffusion en direct. Je me rendis donc à Beaubourg un samedi soir, deux heures avant la fermeture. Les salles étaient presque vides.

Fabrice avait conseillé de ne pas lire les légendes des photos. Mais je compris vite que l’artiste était notamment connu comme le photographe des années 30, témoin de la grande crise qui toucha alors les États-Unis. Au cours de l’exposition, on peut effectivement voir des portraits de paysans, de mineurs, d’enfants des rues, et l’on sent la précarité de leur condition... De là à faire de Walker Evans une sorte de super photographe journalistique, soucieux de dénoncer les malheurs et les injustices de son pays, il n’y a qu’un pas… Pourtant, à la fin de l’exposition, est proposé un film documentaire où l’on entend le photographe démentir formellement la volonté de se mettre au service de quelque cause que ce soit, et même refuser d’être embrigadé à des fins de « propagande ». « Je ne voulais pas changer le monde », précise Evans, mais « affirmer ce qui est »

Mais ce qui apparaît alors rétrospectivement ( puisqu’on voit le documentaire à la fin de l’exposition et donc, après avoir contemplé les photographies ), c’est qu’en « affirmant ce qui est », précisément tout change ! Affirmer ce qui est, c’est déjà changer les choses. C’est changer les choses ! En l’occurrence, de quelle noble manière. Pas le moindre pathos dans ces photographies, mais une délicatesse, un tact infinis pour nous montrer les visages noircis, sans doute par le charbon, de ces mineurs condamnés à mourir trop tôt à la tâche, la tombe d’un enfant, réduite à un petit monticule de terre à peine visible et, devine-t-on, bientôt définitivement aplani : l’enfant a-t-il même existé ? Justesse du regard pour dire parfois la violence à l’état pur, sans la moindre emphase. Rien à ajouter pour montrer cette violence que d’affirmer, en l’occurrence en image, ce qui est.
Les visages de ces cultivateurs, de ces mineurs, de ces propriétaires terriens, de ces enfants, montrés comme ils sont, frappent, toutes classes sociales confondues, par leur magnifique dignité. En photographiant ces travailleurs, ces hommes et ces femmes généralement modestes et de provenances diverses, Evans les porte à existence, non pas en les présentant dans des circonstances exceptionnelles, mais en affirmant leur présence ordinaire et en faisant ainsi apparaître leur humanité profonde.

J’ai été frappée, dans une série de portraits sans doute pris dans le métro, par celui d’une jeune fille, dont, après de longues minutes de contemplation, j’ai fini par me dire qu’elle devait être porteuse de ce qu’on appelle aujourd’hui une « trisomie 21 ». Mais le portrait est d’autant plus remarquable qu’il faut en effet un certain temps, pour apercevoir ce « handicap ». L’on voit d’abord un regard qui vous regarde. Une innocence qui vous voit. Bref, un être humain et pas du tout une « personne handicapée ». Non parce que le photographe aurait choisi le « meilleur angle » pour que la particularité de cette jeune fille soit aussi peu apparent que possible. Quand j’ai brusquement compris que cette jeune fille était très probablement porteuse d’un « handicap mental », j’ai justement été frappée par le fait que, ne dissimulant rien de cette caractéristique, Evans avait réussi à faire en sorte que l’humanité de la jeune fille supplante ce qu’on nommerait, avec tant d’indélicatesse, sa « déficience ». 

La chose est d’autant plus impressionnante que la photographie date du début du XXème siècle, où sévissaient les théories raciales les plus délétères. On parle encore aujourd’hui dans les pays anglo-saxons du syndrome de Down, qui avait identifié cette singularité, mais on oublie que ce médecin était un théoricien du racisme, qui avait imaginé que, ce que l’on sait être à présent un désordre chromosomique correspondait à la reviviscence, au sein de la race blanche, de formes archaïques de l’humanité. En France, on parlait, pour les mêmes raisons, de « mongoliens » et l’expression est loin d’avoir complètement disparu. Elle n’était évidemment élogieuse ni pour les Mongols auxquels elle faisait allusion ni pour les « mongoliens », pris dans le même mouvement de radicale déconsidération où la personne est réduite à un manque.

Si j’ai été particulièrement saisie par ce portrait, c’est sans doute que, comme certains le savent peut-être, j’ai écrit, voici quelques années : Handicap, pour une révolution du regard. Et bien ici, cette révolution est accomplie : on ne voit plus le handicap, mais seulement la personne qui a, entre autres caractéristiques, celle de vivre avec une trisomie 21. Il faudrait, pour accomplir la révolution dont je rêvais, être capable de dire en mots, de faire en comportement, ce que Evans fait en image… Et ce qui vaut pour le portrait de cette jeune fille, vaut pour celui de toutes les autres personnes photographiées, « affirmées », aurais-je envie de dire, pour employer ses propres mots, par Evans. Montrées comme ils sont, sans effets de camouflage ou de transformation, les êtres humains apparaissent… comme tels. Affirmés, les femmes et les hommes photographiés par Evans le sont éminemment, tant leur présence nous saute aux yeux ! 

Appliqué aux êtres humains affirmer ce qui est, c’est-à-dire affirmer ceux qui sont, c’est leur rendre leur dignité, leur magnifique présence. Autrement dit, plus radical que le projet de changer les choses, il y aurait la possibilité d’y « parvenir » en les affirmant. Walker Evans ne voulait pas changer le monde mais il révolutionne notre regard. 

L’on comprend évidemment pourquoi Fabrice Midal évoqua le travail de ce photographe pour essayer de « définir » ce que signifie être touché, qu’il tint à distinguer de ce que l’on appelle « l’émotion ». Ici, pas de séisme émotionnel en effet, même si plusieurs photographies font venir les larmes aux yeux, mais le sentiment d’être en rapport entier avec les femmes et les hommes que nous sommes invités à rencontrer. 

De fait, nous sommes d’autant plus touchés que se produit ce que Roland Barthes, dans La chambre claire, le beau livre qu’il a consacré à la photographie, dit des photos lorsqu’elles sont des chefs d’œuvre : la présence de ceux qui nous regardent est à la mesure de leur absence, souvent définitive. Ils sont devant nos yeux, mais ils ne sont plus là. Nous les savons disparus. Même lorsque les modèles sont encore vivants, ils ne sont plus comme ils « sont » sur la photographie. À plus forte raison est-ce le cas, quand nous voyons quelqu’un qui n’est plus. De même, dans les photos d’Evans, les portraits sont saisissants de présence par le fait même que les personnes qui nous regardent s’en sont allées. Qu’ils aient été pourtant une fois, ce jour-là, face au regard du photographe, nous apparaît comme irrévocable.

À tous égards nous sommes donc bien touchés…et comme grandis par l’apparition de l’humanité partagée avec tous ceux qui, à travers ces magnifiques portraits, nous dévisagent, et ce faisant, nous rendent notre propre visage. 
   

Danielle Moyse
Chenevières

jeudi 20 juillet 2017

Nostalgie

Des amitiés qui se brisent, des liens qui se distendent avec des personnes autrefois si proches, des êtres chers qui disparaissent, la maladie, la vieillesse ; nous avons tous à passer par ces épreuves douloureuses. 

Parfois on cherche à fuir la souffrance, à se réfugier dans la nostalgie, à ressasser. On se repasse inlassablement le film des jours heureux, ce qui nous fait du bien et du mal en même temps.

Je crois que la nostalgie est une stratégie pour ne pas faire véritablement l’épreuve de la souffrance en nous éloignant du présent. C’est aussi une réaction face à la vieillesse qui vient de façon inéluctable et que nous trouvons insupportable. J’ai souvent entendu ma mère dire « ah si j’avais vingt ans de moins ! » ou « Mon Dieu que le temps passe ! » ; exclamations douloureuses face à l’absurdité de la vie.

Depuis que je pratique la méditation j’ai découvert une manière très différente de traverser les épreuves douloureuses. C’est ce que Chögyam Trungpa appelle le cœur authentique de la tristesse.  Faire l’épreuve de la douleur, au présent, dans une sorte de tristesse mêlée de tendresse. Même si elle n’est pas coupée du passé, cette tristesse n’est pas ressassement ni nostalgie. Cette tristesse-là est au fond très proche de la joie. 

Quelques mots de  Chögyam Trungpa à ce propos:
« Si nous cherchons le cœur éveillé, si nous creusons dans notre poitrine pour le trouver, nous n'y découvrirons rien d'autre qu'une sensation de tendresse. C'est doux et endolori, et si nous ouvrons les yeux sur le monde, nous éprouvons une immense tristesse. Cette tristesse ne vient pas de ce qu'on nous ait maltraités. Nous ne sommes pas tristes parce que quelqu'un nous a insultés ou que nous nous sentons appauvris. Au contraire, cette expérience de tristesse est inconditionnelle. Elle a lieu parce que notre cœur est complètement écorché. »
C'est cette expérience d'un cœur triste et tendre qui donne naissance au courage.

Xavier Ripoche
Paris

mardi 18 juillet 2017

Le fumier et le jardin

Lors de la dernière rencontre trimestrielle de Fabrice Midal avec les membres amis de l’École occidentale de méditation, Sur le chemin,  Fabrice a montré comment nous étions constamment pris par cette idée que quelque chose en nous n’allait pas, comment nous cherchons toujours à nous améliorer.

Fabrice a également pointé le fait que vouloir s’améliorer, c’est tout à la fois ne pas pouvoir être pleinement soi et ne pas trouver sa place.

La pratique de la méditation nous invite à revenir à la maison et à se foutre la paix, comme le dit Fabrice.

Ceci m’a fait penser à un de mes passages préférés de l’ouvrage Le mythe de la liberté de Chögyam Trungpa . Ce dernier dit ceci :

« La méditation ne consiste pas à essayer d’atteindre l’extase, la félicité spirituelle ou la tranquillité, ni à tenter de s’améliorer.  Elle consiste simplement à créer un espace où il est possible de déployer et défaire nos jeux névrotiques, nos auto-illusions, nos peurs et nos espoirs cachés.  Nous produisons cet espace par le simple recours à la discipline consistant à ne rien faire.  A vrai dire il est très difficile de ne rien faire (…) Ainsi la méditation est elle un moyen de brasser les névroses de l’esprit et de les utiliser comme partie intégrante de la pratique. Pas plus que le fumier, nous ne jetons ces névroses au loin ; au contraire, nous les répandons sur notre jardin, et elles deviennent partie de notre richesse. »

C’est un changement de perspective radical : nous sommes bien tels que nous sommes et de plus, nous sommes riches de plein de choses, fumier compris.

Et chacun peut ainsi trouver sa place, dans la singularité de son propre jardin.  

Et vous, il ressemble à quoi votre jardin ?  Bien net comme un jardin à la française ? Plus nature comme le jardin à l’anglaise ? Ou tout simplement de jolies fleurs des champs ?


Anne Vignau
Saint-Gratien

dimanche 16 juillet 2017

Qu'est-ce qui fait battre notre cœur aussi puissamment ?

Portrait du poète Hölderlin par Franz Karl Hiemer.
Le poète Hölderlin aperçoit le monde qui l’entoure de manière intense. 

En 1788 il entrevoit pour la première fois le Rhin dans toute sa largeur du côté de Spire.
Il écrit alors dans une lettre aux siens : 

“ J’ai cru renaître à la vue de ce qui se montrait à moi.
Mes sens se dilatèrent, mon cœur battit plus puissamment, mon esprit fuit dans le lointain inaccessible au regard et mes yeux s’étonnèrent .. le Rhin, majestueux, calme … j’ai été ému, rentrai chez moi et remerciai Dieu d’avoir la capacité de ressentir alors que des milliers d’hommes,  indifférents, passent à toute allure.”

La méditation développe cette dilatation des sens, elle aiguise nos perceptions

Aussi elle nous encourage à marquer un temps d’arrêt, "innehalten" dit si bien l’allemand, "tenir dedans", c’est-à-dire suspendre le flux de l’activité.
Mais cette capacité du "innehalten" n’est pas une affaire de volonté, elle naît dans la rencontre avec le monde.
Qu’est-ce qui fait battre notre cœur plus puissamment, nos yeux s’étonner ? 

Pour ma part, il m’arrive parfois de rencontrer quelqu’un que j’aime, de façon inattendue, par surprise, un peu comme si je lui avais donné rendez-vous. Mais comme nous ne nous sommes pas donné rendez-vous la rencontre a une saveur particulière, paraît plus réelle, exempte de mes attentes… Et mon émotion ressemble à la joie enfantine de retrouvailles improbables. 

Je suis alors très reconnaissante à la vie de pouvoir ressentir.

Elisabeth Larivière
Paris

vendredi 14 juillet 2017

Comment « Foutez-vous la paix » m’aide au quotidien ?

Depuis que Fabrice Midal enseigne le geste qu’est « Foutez-vous la paix », je ne cesse de découvrir comment ce mouvement m’aide au quotidien, dans un grand nombre de situations.

Je travaille dans une institution pour personnes en situation de handicap mental et j’accompagne un jeune dans son quotidien. « Foutez-vous la paix »  m’aide à ajuster ma manière d’être auprès de lui lors des moments de crises, les moments où je me sens sous pression, lorsque la situation semble bloquée et que je ne sais pas quoi faire...

Ce jeune a beaucoup d’obsessions, de tocs, de pensées délirantes. Par exemple, au moment de s’habiller, il a peur que ce ne soit pas ses habits ; quand il doit manger, il a peur qu’on cherche à l’empoisonner, idem pour prendre ses médicaments. Les actes du quotidien comme s’habiller, sortir de sa chambre, manger, prennent beaucoup de temps et sont souvent source de tensions. 

Dans ce cadre là, « Foutez-vous la paix » m’aide à ne pas attendre que les choses soient autrement que comme elles sont. Parfois, au moment de sortir faire une ballade avec lui, la situation se bloque. Quand il doit mettre ses chaussures, n’y arrivant pas, il s’énerve et crie, pensant que ce ne sont pas les siennes.  

A ce moment là, plutôt que de paniquer ou d’être impatient parce que l’après-midi a bientôt passé et que nous ne sommes toujours pas sortis, « Foutez-vous la paix » m’aide à lâcher tout projet, à lâcher  l’idée même de sortir ou de faire une marche.

Par ce geste, je peux être auprès de lui dans une attitude beaucoup plus ouverte, accueillante et contenante, sans aucune intention.  Je ne cherche pas tout de suite à faire ou à dire quelque chose mais je prends quelques secondes pour écouter la situation, pour entendre la souffrance qu’il ressent et à partir de là, j’essaie de voir quelle réponse est possible. 

Peut être juste rester en silence... Attendre et voir ce qu’il se passe... 

Peut être dire un mot, le rassurer, lui prendre la main... Souvent, le simple fait d’être présent change déjà tout, et la ballade peut avoir lieu.

Guillaume Vianin
Neuchâtel

mercredi 12 juillet 2017

Le Musée est-il un espace méditatif ?...

Dimanche après-midi. J'ai beaucoup travaillé toute cette semaine et je me fais une joie d'aller au Musée de l'Orangerie de Paris, où sont exposées les magnifiques fresques Nymphéas de Monet. 

Cette orangerie est un lieu assez magique. Claude Monet l'a spécialement choisie pour créer et exposer ses Nymphéas et en faire un espace de méditation. Elle est située au cœur de la capitale, dans le grand Jardin des Tuilerie. À quelques pas de la Seine. Dans un bâtiment construit de manière à relier l'Est et l'Ouest, avec de toutes parts une belle lumière naturelle qui entre généreusement et met en valeur les peintures.

Bref, je vais pouvoir me poser et goûter à cet espace méditatif imaginé par un grand maître de l'art moderne. C'est ce que j'imagine en tous cas...

Cela fait 3 ou 4 ans que je ne suis pas venue ; je suis surprise quand j'arrive que les salles soient non seulement bondées mais aussi très bruyantes. C'est une véritable cacophonie malgré les rappels à l'ordre réguliers des gardiens qui demandent "un peu moins de bruit s'il vous plaît". 

Un flot continu de visiteurs passent en désordre devant les immenses fresques sans laisser la possibilité à quiconque de les voir. Même en restant immobile, il n'y a pas moyen de se relier à la subtilité de ces peintures que Claude Monet a mis tant d'années à réaliser... 

Je suis contrariée. Je pensais pouvoir être là pour de bon, être pleinement présente face aux fresques et non. Le capharnaüm ambiant me fait même regretter de ne pas avoir un casque anti-bruit !...

Et soudain, un ange apparaît.
Une petite fille blonde, jolie comme tout, coquine, coiffée d'un chapeau de paille, suit sa mère en trottinant, tire un peu sur sa jupe et l'invite à s'asseoir par terre avec elle. 

Mon cœur s'ouvre spontanément. 

Je suis attendrie exactement de la même manière que dans les pratiques de bienveillance que nous faisons en groupe le jeudi soir à Paris. Cette petite fille me met le sourire aux lèvres. Une détente profonde m'envahit et je commence à regarder autour de moi. 

Ce ne sont pas les fresques qui sont à voir aujourd'hui mais les gens ! 
Et je les découvre beaux, joyeux, tranquilles, amoureux, soucieux, curieux, fatigués... 

La splendide lumière zénithale des salles les embellit, les met en valeur de manière tendre et harmonieuse. L'atmosphère s'emplit de douceur et de clarté. Je commence à prendre des photos avec mon téléphone et mon cœur s'ouvre un peu plus. Certaine, certain me regarde, je leur souris en les photographiant. 

Je me sens reliée.

C'est l'été, il fait très chaud, et tout est bon dans cette situation.





Marie-Laurence Cattoire
Paris

mardi 11 juillet 2017

Une histoire de GPS

En route pour un mariage.  On va traverser la moitié de la France, plus de neuf heures de route.  J’ai tout prévu, une étape dans le Périgord après quatre heures de trajet, pour arriver frais et dispo le lendemain en Bourgogne  (pour ceux qui cherchent à comprendre, on part du pays basque).

On part bien comme il faut, dans les temps.  Je programme le GPS.  Ça ne va pas du tout ! Cette chose prévoit 5h30 pour arriver au Périgord, car la chose sait tout, voit tout, problèmes de circulation compris. Ce retard dans mon planning super organisé me fout très en rogne. On risque d’arriver trop tard pour notre dîner périgourdin.  J’engueule le GPS mais cela ne le fait pas bouger d’un iota. 

Je ne sais pas conduire, je suis donc une éternelle passagère en voiture. Comme le GPS anticipe les embouteillages, les accidents, je suis constamment préoccupée par cet écran qui pourra me dire avec une précision toute scientifique les obstacles devant nous et comment les éviter.

Cela devient obsessionnel, je passe plus de temps à fixer l’écran du GPS qu’à regarder le paysage.

Je préviens longtemps à l’avance mon mari que nous risquons de bientôt rencontrer un embouteillage ou un accident. Le temps de trajet prévu par le GPS change tout le temps en fonction des obstacles à venir.  Fascinant.  Distrayant.  Cela occupe bien l’esprit.  Minute par minute.

Mais la machine se trompe parfois, elle annonce des accidents qui ont eu lieu quelques heures auparavant et l’impact est donc nul sur notre trajet.

Mon mari, même pas peur, décide à un moment de faire fi des indications de la dame qui n’arrête pas de nous dire « prenez la prochaine sortie », ou « faites demi-tour » car il trouve ses indications débiles.  Un point pour mon mari, zéro problème sur la route.

Et bien voilà.  On passe notre temps à anticiper des problèmes qui ne se présentent même pas. Ou à être contrariés par les choses qui ne se passent pas comme on voudrait. On invite des amis à un barbecue et il pleut.

Comme l’a écrit Christiane Singer dans son dernier livre, rien ne se passe jamais comme tu l’as voulu ou craint.

Méditer, c’est laisser tomber notre GPS intérieur. Apprivoiser le fait que rien ne passe comme nous l’avons voulu ou craint.

Lorsque nous méditons, nous cheminons le nez au vent, en regardant le paysage défiler.

Lorsque nous méditons, nous sommes dans la toile de fond du paysage et développons un sens d’appréciation pour ce qui nous entoure, pour ce qui nous arrive, pour ce qui nous tombe dessus.
Comme un cadeau. On le déballe et c’est toujours une surprise.


Anne Vignau
Saint-Gratien

dimanche 9 juillet 2017

Écouter le quotidien

Entre deux étapes vers la Suisse, cette citation de Foutez-vous la Paix ! Et commencez à vivre, de Fabrice Midal accroche mon regard :


« Cette capacité d’attente, qui n’est pas passive mais profondément active, repose sur la confiance: je ne sais pas comment ça va se passer, mais je reste attentif, ouvert, présent à ce qui se passe. Je m’autorise à ne pas savoir, à ne pas être impatient, mais je suis prêt à ce qui peut advenir. J’ai confiance en la vie, je m’en remets à elle : c’est elle qui va m’aider si je la laisse oeuvrer en moi ».



Souvent, le temps des vacances me permet de me mettre à l’écoute de ce que je n’ai pas (ou crois ne pas avoir) le temps d’écouter dans le quotidien. 

Alors, pendant ce temps particulier où l’espace se délie, puissions-nous laisser la vie nous aider !

Marine Manouvrier
Freiburg-im-Brisgau

jeudi 6 juillet 2017

La vie, maître de méditation par excellence !

Vendredi 19 mai 2017

L’École occidentale de méditation et La vie ont organisé à la salle Pleyel une journée consacrée à la méditation autour du thème
« Vers une santé corps/esprit ». 
Quel programme ! Mais trop de travail m’a fait différer l’inscription à cette journée. Et la veille au soir, je pense que je n’aurai pas le courage d’y aller. 

Pourtant, le matin même, à 7 heures, je me décide. J’arrive, écoute avec intérêt les premiers intervenants, qui évoquent les effets de la méditation sur la santé, à partir de leurs expériences thérapeutiques dans le domaine de la psychiatrie ou de la cancérologie. Je me sens déjà très heureuse de participer à cette journée ! 

Puis arrive soudain Nicole Bordeleau qui est venue raconter l’histoire de sa guérison. 

Ce qui m’avait permis de résister à la fatigue jusque-là, c’était la réflexion. D’un seul coup, je suis projetée à un tout autre niveau d’attention, par la présence même de cette intervenante québécoise qui parle de son existence avec une entière spontanéité, et sans aucun exhibitionnisme : Elle est née dans une famille marquée par l’alcoolisme,  a été toxicomane, dépendante à la cocaïne, s’en est sortie, puis, au moment où la vie semblait reprendre son cours, elle apprend qu’elle est atteinte par une Hépatite C. Dans les années 90, où on lui annonce cette catastrophe, il n’y a pas de traitement.
Ce matin du 19 mai, face à la salle comble de Pleyel, Nicole ne parle pas aussitôt de méditation, mais toute sa personne et son histoire ne parlent que de cela. Vêtue d’une veste blanche, seule au milieu de la grande scène du théâtre, elle emplit soudain l’espace d’une émotion palpable. Nous sommes avec elle, plus de vingt-cinq ans plus tôt.

Avec elle, nous sommes en effet sous le choc de l’annonce qui la terrasse. Et le choc se traduit, comme bien souvent dans ces situations, par un immense : « POURQUOI ? ». Lequel ne tarde pas à se démultiplier : « Pourquoi, pourquoi moi, pourquoi maintenant ? » Tout en Nicole est braqué, raidi contre la perspective d’une maladie grave, incurable, et stigmatisante puisqu’elle fait partie de ces pathologies qui, comme le sida, font peser l’opprobre sur ceux qui en sont atteints, parce loin d’être considérés comme des victimes, on les juge souvent responsables de leur sort.
Or, Nicole avait précisément tout fait pour échapper à la cocaïne ! Elle ne « méritait » donc pas cela ! Et pourtant, brusquement : le gouffre !  Tout l’être de la jeune femme n’est que refus de l’épreuve qui lui est imposée.
Mais rapidement, se fait jour dans son esprit, que le « pourquoi », ou le déni du réel, est une impasse. Quelque chose se déplace alors : la question « pourquoi ? » fait doucement place à la question  « comment ? » : « Comment continuer à travailler, à payer les traites et les frais divers, comment affronter la maladie ?» Portée par les efforts de réponse à ces questions, la vie s’est alors un peu remise en mouvement…
Mais un pas de plus est encore nécessaire : Si le comment a progressivement supplanté le pourquoi qui fige tout, il n’en a pas moins différé la vie… au moment improbable d’une future guérison. Quand la maladie sera vaincue,  alors il sera possible de recommencer à vivre ! Mais le sera-t-elle ? Et est-ce à dire que, en attendant, il n’y a plus de vie, et que dans l’hypothèse fort possible d’une absence de guérison, tout le temps qui reste ne sera pas vécu ?

C’est ici que se produit, dans la vie de Nicole, comme pour les auditeurs de ce matin-là à la salle Pleyel, une salutaire révélation ! Depuis l’annonce de la maladie, Nicole n’est plus assurée d’aucun lendemain. Mais est-ce si exceptionnel ? Nicole aperçoit soudainement l’évidence suivante laquelle elle n’est pas la seule dans cette situation, et que c’est plutôt le lot commun ! À cette différence près que les humains qui ne sont pas sous la menace d’une maladie mortelle se plaisent à l’oublier allègrement. Il est une chose qu’ils savent d’un savoir si abstrait qu’il confine à l’ignorance, à savoir, que tout se joue dans l’instant. Il n’y a pas d’après ! Et s’il doit y en avoir un, il sera d’autant plus riche, qu’on n’aura pas déporté sur cet ancien futur l’intérêt que nous aurions dû réserver au seul moment dont, tous autant que nous sommes, nous soyons assurés même s’il est difficile : le moment présent. 

D’où le titre du livre de Nicole : Vivre, c’est guérir !
Quel titre, Ah mais quel titre !! Vivre non pas dans l’espoir du moment où l’on pourra retourner à la « normale », mais s’en tenir à la situation comme elle se donne, y compris dans sa brutalité, à chaque instant ! Moment après moment !
La maladie conviait ainsi Nicole à revenir à la condition qui lui était faite, sans échappatoire possible. Exactement comme y invite la méditation ! Laquelle devait précisément permettre à Nicole d’apprivoiser la violence de cette situation. La « guérison » ne pouvait être qu’à ce prix.
Dans le silence d’une densité saisissante de la salle Pleyel, je me suis dit qu’un pareil témoignage devait absolument être entendu par plusieurs de mes amis atteints de maladies très graves, mais qu’il pouvait également être une aide puissante pour n’importe qui ! Vivre, c’est guérir, cela doit être entendu avec toute l’amplitude possible. Vivre, c’est-à-dire vivre comme s’il n’y avait que le moment actuellement donné, c’est guérir si on est atteint d’une maladie, et même si on finit par en mourir un jour ! Mais ce n’est pas tout : Vivre, c’est guérir, même si on ne fait pas l’objet d’un diagnostic médical fatal ! 

Car toutes nos vies sont atteintes par cette forme de déperdition qui nous pousse à les renvoyer au lendemain ! Elles sont, en ce sens, toutes malades d’inconsistance. « Qu’on observe ses pensées, écrit Pascal, on les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir, et il est inévitable qu’espérant toujours d’être heureux, nous ne le soyons jamais ». Or, ce que nous disait Nicole ce matin-là, c’est qu’on ne peut pas attendre de vivre idéalement pour vivre ! Qu’on ne peut pas attendre d’être dans la situation rêvée (pour elle à ce moment-là, avoir vaincu l’hépatite C ) pour se mettre à l’œuvre de sa propre vie. On ne peut que prendre la vie, comme elle est, à bras de corps, sur le champ. Nicole ne pouvait être assurée d’aucun lendemain. Mais les « bien portants » non plus ! Et pourtant, eux aussi remettent leur vie à plus tard…

Autrement dit, il y a une guérison d’avant la guérison des symptômes.  Sur le plan médical, elle ne devait survenir pour Nicole que 25 ans plus tard ! Vivre, c’est guérir, cela peut même être entendu de la façon suivante : vivre, c’est guérir, quand bien même, organiquement, on ne reviendrait pas entièrement ou vraiment à la normale.   
 Prendre sa vie à bras le corps y compris lorsqu’elle vous chahute, c’est guérir ! Ne pas être en bonne santé, c’est projeter, comme nous le faisons tous si souvent, la vie à plus tard.
Vous aurez évidemment reconnu, là encore, ce que nous propose la méditation : revenir à la présence du présent ou au présent de la présence ! Mais quand la vie force à penser qu’ il n’y a rien d’autre que maintenant (et qu’on n’a donc plus que jamais envie de rêver les yeux ouverts ou de se projeter ailleurs !), c’est à cet instant même que la méditation est la plus précieuse, pour soutenir la difficulté de l’épreuve. 

Nicole parla alors non seulement des pratiques méditatives qui lui permirent de se relier au souffle qui nous lie à la vie, mais aussi des pratiques de yoga qui l’ invitèrent à faire de même. Dans l’expérience la plus tragique en effet, le souffle ne nous trahit pas. Dans l’angoisse, la révolte ou la colère, il est le flot qui nous porte toujours. Yoga et méditation de pleine présence ont donc été pour Nicole, les premiers soutiens qui l’ont réconciliée avec elle-même.
Mais quand on est atteint d’une maladie potentiellement mortelle, contractée lors de conduites addictives héritées d’une famille où l’alcoolisme avait antérieurement déjà fait des ravages, il fallait aussi s’extraire de la spirale de maltraitances subies, mais aussi intériorisées. Si les pratiques de yoga et de méditations étaient essentielles, prendre soin de soi avec douceur était également nécessaire. Elles n’étaient que le prélude à la tendre compassion à l’égard de soi et des autres qui s’imposait. Oser s’aimer comme on aime parfois quelqu’un d’autre !
C’est alors que Nicole Bordeleau s’est mise à guider une pratique de bienveillance aimante avec une ferveur touchante. J’ai été frappée non seulement par l’ardeur avec laquelle nous avons été emportés par notre guide, mais par le déroulement de l’exercice choisi pour nous faire toucher à la bienveillance dont elle est manifestement habitée. Tout d’abord, les spectateurs (qui n’étaient plus alors de simples spectateurs !) ont été priés de penser à un être qu’ils avaient inconditionnellement aimé. Ils pouvaient choisir un humain ou un animal. Puis, sans transition, ils ont été invités à laisser se superposer à l’image de cet être cher, leur propre image, puis à laisser venir celle d’un être moins apprécié. Le souvenir que je garde de ce magnifique moment, c’est celui d’une unité, d’une absence de séparation : l’image de l’être aimé, de la sienne propre, ou d’un être avec lequel les relations furent douloureuses constituaient un même tout. Que l’image de l’un puisse s’effacer, en toute douceur, au bénéfice de l’autre paraissait finalement naturel. Les images des uns et des autres se fondaient les unes dans les autres dans une même lumière de bienveillance.

À peine avions nous fini cette pratique, que ma voisine s’est levée, suivie de plusieurs autres spectateurs, puis de toute la salle. Nous avons applaudi debout pendant de très longues minutes. Une muraille venait de tomber : autour de moi des gens qui ne se connaissaient pas une heure plus tôt se sont mis à parler. 

Après cela, la pause s’imposait. Je suis descendue au rez-de-chaussée où en quelques minutes tous les exemplaires de Vivre, c’est guérir ! ont été vendus. Je l’ai acheté avec l’intention de le donner à mes amis malades.

Dans son livre, Nicole, s’appuyant sur des recherches scientifiques, parle notamment de la nécessité de ne pas faire de la guérison un objectif.  « Selon Stephen Levine, écrit-elle, pour guérir, on doit abandonner tout attachement excessif à l’espoir de voir la « guérison » se produire comme on le désire. Toute volonté compulsive de guérir dirige notre attention non pas sur la guérison, mais sur la maladie. » 

En lisant cela, j’ai pensé à l’inespoir ( qui diffère radicalement du désespoir ) dont nous parle C. Trungpa dans sa Folle sagesse. « L’essence de la folle sagesse, c’est qu’on ne possède aucun idéal ou programme stratégique, on est simplement ouvert. » Car, « seul le renoncement à nos projets instaure l’état positif, certain, ultime, c’est-à-dire la prise de conscience que nous sommes déjà des êtres éveillés. » 

Quand on cesse de faire de la guérison un projet, la guérison peut commencer.
Il semble bien que, désormais libérée de toute atteinte par l’hépatite C depuis deux ans, Nicole ait fini par guérir en tous les sens du terme.
Interrogeant Arnaud Desjardins, Emmanuel, son fils, lui demande :
« Toi même, tu es « libéré » ou « éveillé » ? Arnaud lui répond : « Je suis guéri. »
Il est donc une guérison au delà-même du rétablissement de la santé.

Merci à L’École occidentale de méditation, à tous ses bénévoles, et à La Vie d’avoir rendu possible une telle journée.  C’était magnifique de voir ainsi vivre l’École hors de l’École ! 


Danielle Moyse
Chennevières





mardi 4 juillet 2017

Ce qui m’est le plus proche m’est le plus lointain

J’ai un rapport difficile à la pratique de la méditation – c’est un de mes thèmes favoris sur ce blog – et cela fait dix ans que ça dure.  

Je ne sais pas trop pourquoi je médite, car ce n’est pas logique, et je me demande régulièrement comment serait une vie sans pratique.

J’ai rarement envie d’aller sur le coussin et lorsque j’y suis j’ai souvent hâte que ça s’arrête.  Je sais bien que je ne suis pas la seule dans ce cas, loin de là, mais lorsque je lis certains posts sur ce blog où l’on sent l’amour de l’expérience de l’assise sur le coussin de certains intervenants, je suis toujours interpellée, tellement mon expérience est différente.

Malgré les difficultés, j’ai un lien profond à la pratique de la méditation. Sans ce lien j’aurais laissé tomber depuis bien longtemps, moi dont les résolutions genre « faire du sport » durent environ une semaine.

Mais je ne vois pas ce lien, je ne peux que le deviner en creux. Mon expérience est dans un ailleurs que je ne peux situer. En retrait.

Ce qui m’est le plus proche m’est le plus lointain. Et ce phénomène ne cesse de m’intriguer.

Je sais toutefois que méditer m’aide à vivre. J’ai découvert, grâce à cette énigme qu’est la  pratique, que par devers tous les petits et les grand bazars de la vie, il y a, en retrait,  une joie très profonde et légère à laquelle je peux me relier.  Parfois. Souvent. C’est selon. 

Anne Vignau
Saint-Gratien

samedi 1 juillet 2017

Tisser un lien serré avec notre existence

Photo de Anne-Françoise Rey.
« Nul ne s’en remet d’une épreuve en la laissant seulement derrière lui. Il s’en remet qu’en gagnant une paix qui demeure rapport à l’épreuve », écrit le philosophe Jean Beaufret dans le tome II du livre « Dialogue avec Heidegger ».

Cette citation m’évoque le travail de silencieux qui a lieu sur le coussin de méditation. Voyons un peu ce qu’elle nous dit.

Beaufret est définitif en disant que nul ne se remet d’une épreuve dont il se détournerait simplement. Cela va à l’encontre des mottos bien connus : « Allons de l’avant ! », « Tournons le dos aux difficultés traversées ! ». D’ailleurs, c’est un geste bien naturel, presque instinctif d’éviter la souffrance et de vouloir se débarrasser, oublier, enfouir, les expériences difficiles.

Mais Beaufret pointe qu’il est illusoire de croire qu’ainsi nous en « remettons ». L’épreuve ne se laissera pas mettre de côté et elle continuera probablement à faire sentir ses effets de souffrances.

Prêtons pourtant attention au « seulement » de cette citation car il y a bien quelque chose à laisser derrière soi si nous ne voulons pas porter en étendard toutes nos expériences de souffrance, nous empêchant ainsi de mener une existence qui embrasse le présent.

Et si Jean Beaufret ouvre une voie de réflexion, c’est avec la suite de sa phrase: « il s’en remet qu’en gagnant une paix qui demeure rapport à l’épreuve ».

D’après son étymologie, le mot paix a le sens de fixer, délimiter, maintenir. Il s’agit de délimiter quelque chose par des bornes afin de consolider une situation dans laquelle une existence est possible. La paix entre deux nations par exemple permet à celles-ci d’échanger, d’avoir des relations fructueuses. De la même manière, quand la paix est la tonalité de la relation entre deux personnes, elle est alors le cadre dans lequel l’une et l’autre personne peuvent être - ensemble - ce qu’elles sont. La paix n’est donc pas un sentiment mais bien plutôt le nom d'un espace où les relations sont possibles.

Selon la citation toujours, cette paix est à gagner, ce qui évoque l’idée d’un combat, de quelque chose qui ne va pas de soi, qui ne s’offre pas de lui-même.

La méditation est pour moi ce lieu où le pratiquant peut toucher cette paix qui est rapport à l’épreuve; car c’est évidemment cette fin de citation qui nous ouvre la perspective, qui taille une brèche vers une résolution, vers une nouvelle appropriation de l’existence.

Il s’agit de s’approcher de l’épreuve dans ce cadre de paix qu’offre la méditation et d’instaurer une relation avec celle-ci, c’est à dire à apprendre à ne plus la rejeter et à la considérer avec bienveillance, la prendre dans ses bras, selon une expression de Fabrice Midal.

En pratiquant la méditation, nous apprenons - entre autres - à entrer en rapport avec toute la chair de notre existence et à tisser un lien serré avec elle. Ainsi, l’épreuve n’est ni mise de côté, ni portée autour du cou. Elle est comme assimilée à l’entièreté de l’existence et elle devient même terreau fertile pour enrichir le présent de l’existence.

Marine Manouvrier
Bruxelles