samedi 18 mars 2017

Dévorer la moelle des koudous

La perte d’un proche est une épreuve existentielle très profonde. La disparition de mon compagnon a chamboulé ma vie et, étonnamment (ou pas), ce n’est pas seulement cette relation qui est touchée, mais tout ce qui constitue ma vie. 

Par moment, quand on médite, quelque chose s’ouvre, et on ne sait plus rien, tout est ouvert et sans repères.  

Là, quelqu’un est parti, et l’absence a ouvert une brèche.  Plus rien n’est configuré comme avant, tout est ouvert, ce que je suis n’est plus, comme si nous ne pouvions être qu’en étant adossés à d’autres. Et quand un autre qui a de l' importance s’en va, ce que nous sommes s’effondre.  

La tentation, c’est de vite reprendre « tout comme avant », pour ne pas trop ressentir le vent qui balaie toutes les balises sur son passage et laisse sans voix, les mains et la tête vides.  

L’expérience de la pratique m’aide à tenir debout dans ce vent sauvage; c’est douloureux, parfois presqu’insupportable, et pourtant c’est là que la vie se tient, dans cette contrée aride, entière, première,  pas encore domestiquée par les projets et les certitudes.   

Un passage de Thoreau extrait de De la marche, publié en 1862, m’a frappé. Il parle de ce qui nourrit véritablement l’être humain : 
"Les Hottentots  dévorent avec avidité la moelle crue du koudou et d’autres antilopes, tout naturellement. Certains de nos Indiens du Nord mangent la moelle crue du renne polaire ainsi que d’autres parties, y compris la pointe des merrains aussi longue que souple… Ils prennent ce qui sert d’ordinaire à alimenter le feu. C’est sans doute meilleur que le bœuf nourri en étable et le porc d’abattoir pour bâtir un homme. Donnez-moi une nature sauvage qu’aucune civilisation ne peut supporter de regarder, comme si nous vivions de la moelle des koudous dévorées crues. » 

Les épreuves de l'existence nous nourrissent, si on veut bien les laisser nous ébranler. 
Et la méditation, c’est ainsi que je la comprends, n’a rien d’un artifice pour domestiquer la vie et moins souffrir ; elle est  une école pour apprendre à goûter à sa moelle.

Dominique Sauthier
Genève

3 commentaires:

  1. Poignant et également magnifiquement vu. La désorientation profonde engendrée par l'ouvert sans repères et en même temps le sentiment que la vérité crue de la vie réside dans cet ébranlement... Merci Dominique.

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    1. Merci pour ton commentaire, Marie-Noële; oui c'est exactement cela ! Les moments difficiles sont aussi des occasions d'ouverture, même si ce n'est pas bien agréable...La Bonté réside là aussi.

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  2. Merci infiniment Dominique, tu parles d'or. La difficulté n'est pas de voir ce phénomène, c'est de s'y tenir, comme tu dis, laisser tomber "se reprendre comme avant", heureusement, les changements profonds laissent trace, malgré nous, non? Je te souhaite le meilleur.

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