samedi 24 juin 2017

"S’accorder au rythme de la vie"

Impression V - Kandinsky
C’est pleine de joie que je reviens du stage Confiance enseigné avec tendresse et courage par Marie-Laurence Cattoire et Yves Dallavalle.

Parmi les trésors offerts avec tant de générosité pendant ces journées riches et intenses,  quelques perles vont briller encore longtemps. 

L’une d’entre elle brille en ce moment d’un éclat plus soutenu, elle parle du rythme de la vie

« S’accorder au rythme de la vie" est une phrase déjà entendue, une de ces phrases qu’on aime bien garder dans son coffre à trésors où ses mots évocateurs ouvrent sur une promesse. 

Qu’est-ce au juste, le rythme de la vie ?  

Avec précision et acuité, Marie-Laurence a donné de la chair à cette phrase un peu nébuleuse quand on reste dans la fascination qu’elle exerce, fascination pour un rythme qu’on imagine celui de la ronde des sphères célestes, rêvé et gardé par paresse dans une confortable inaccessibilité. 

En réalité, « S’accorder au rythme de la vie » c’est beau et simple comme bonjour. C’est juste coïncider exactement, précisément,  avec ce qui se passe à chaque instant, coïncider avec chacune des manifestations de la vie ici maintenant, sans le moindre écart. Danse rapprochée. Un avion  passe, un avion passe. Un rais de soleil, un rais de soleil. Une douleur, une douleur. Une inquiétude, une inquiétude. Un serrement de coeur, un serrement de coeur. 

Coïncider exactement avec le ballet des multiples manifestations de la vie, suivre leur apparition et leur disparition, leur durée ou leur soudaineté, leur densité ou leur légèreté,  la façon dont elles se répondent ou s’entrechoquent, leur intensité ou leur ténuité. Grâce à notre corps ouvert sur le monde par tous nos sens,  nous sommes déjà accordés au rythme de la vie, nous sommes déjà dans la danse. La méditation nous offre le luxe de nous laisser porter par le mouvement de cette danse et d’apprécier ces moments où « s’accorder au rythme de la vie » prennent chair et deviennent réalité.

Merci Marie-Laurence de nous avoir montré ce beau chemin de la confiance !

Dominique Sauthier
Genève

mercredi 14 juin 2017

Perdre le contrôle, c’est faire de la place pour l’imprévu.

« Oser, c’est perdre pied momentanément. Ne pas oser, c’est se perdre soi-même » écrit Søren Kierkegaard.


Cette citation m’a rappelé la pratique au détour d’un livre.

S’asseoir sur un coussin de méditation nous fait perdre nos points de repères en mettant un coup d’arrêt à notre mouvement habituel. Silence, immobilité et… mille choses arrivent: pensées, émotions, sensations, un peu comme ces manèges de chevaux de bois qui donnent le tournis à force de les regarder. 

Il n’y a rien de prévisible, de réglable, de gérable, c’est cela aussi oser perdre pied: reconnaître avec courage qu’au fond il n’y a rien à contrôler. Il peut y avoir une sensation d’angoisse et de peur qui surgit car contrôler donne l’illusion d’être le maître du monde, de son monde, et cela rassure. 

Mais ce n’est qu’une illusion. 

Si, en nous posant pour méditer, nous osons traverser cette illusion, nous constatons que le monde ne s’effondre pas pour autant. 

Perdre le contrôle, c’est faire de la place pour l’imprévu.

Ainsi, nous faire le cadeau de perdre pied momentanément, c’est laisser le terrain libre pour de nouveaux agencements, de nouveaux possibles. Et c’est aussi découvrir que nous sommes infiniment plus que ce que nous n’osions même le penser.

Marine Manouvrier
Bruxelles

lundi 12 juin 2017

L'étude et l'attention


Depuis trois ans, j’étudie la littérature française et l’histoire à l’université. 

En ce moment, je suis en pleine révision, une dizaine d’examens m’attendent. 


Je ne compte plus les heures passées devant mes notes de cours, les livres et les classeurs... 

Parfois, entre le stress devant tout ce qu’il y a à faire, la peur d’échouer, la difficulté à se concentrer face à des sujets moins « intéressants » que d’autres, je suis sens dessus-dessous. 

Aujourd’hui, en relisant mes notes de séminaire, je suis tombé sur cette citation de Simone Weil qu’avait donné un jour Fabrice Midal
« Il faut étudier sans aucun désir d'obtenir de bonnes notes, de réussir aux examens, d'obtenir aucun résultat scolaire, sans aucun égard aux goûts ni aux aptitudes naturelles, en s'appliquant pareillement à tous les exercices, dans la pensée qu'ils servent tous à former cette attention qui est la substance de la prière. » *
Je trouve ce passage magnifique et c’est fou comme il tombe à pic. 
Lire cette citation m’a redonné du courage, a fait éclater la boule d’angoisse qui me serrait le ventre et m’a tout simplement aidé à me foutre la paix pour mieux me remettre au travail...

Allez hop, c’est reparti !

Guillaume Vianin
Neuchâtel
 

*Simone Weil, Attente de Dieu, Fayard, 1966, livre de vie N° 129

samedi 10 juin 2017

Prendre soin de ses blessures

Nous avons tous très peur d’avoir mal, d’avoir trop mal, ou d’être trop inquiet, trop triste, trop seul, trop stressé… Nous avons parfois si peur que nous ne rencontrons aucunement ce qui nous arrive. Nous faisons tout pour l’éviter, pour nous éloigner de ces douleurs ou de ces peines, pour les noyer…
Premier réflexe : fuir devant la peine…

Avec l’entrainement que nous offre la méditation, nous apprenons à devenir un peu plus courageux : la méditation nous invite à accueillir ce qui est, comme c’est, sans bouger, sans chercher à faire quoi que ce soit, mais en regardant avec précision et douceur.

Alors au lieu de rester juste dans un inconfort flou, une douleur irréelle, une inquiétude sourde parfois même pas nommée, nous apprenons à entrer en relation avec nos peurs, nos incertitudes, nos malheurs. Et du fait même de les reconnaître nous pouvons commencer à en prendre soin, à les accueillir au lieu de les fuir, à les bercer au lieu de les ignorer. Car ignorer ce qui nous arrive ne marche jamais ! Nous sommes toujours rattrapés par la réalité.
Refuser le réel est toxique.
Il n’y a qu‘un seul héroïsme au monde : c’est de voir le monde tel qu’il est, et de l’aimer.
écrit Romain Rolland

Transformer les flèches en fleurs


En approchant avec délicatesse et curiosité de ces blessures qui nous transpercent parfois comme des flèches, nous leur permettons de se transformer, de se métamorphoser. Elles peuvent devenir l’occasion d’un travail plus fin et plus précis avec la vie.

Par exemple, quand on connaît une forme de tristesse qui nous assaille régulièrement, ou une inquiétude ordinaire qui nous gâche la vie si facilement, on peut lui dire bonjour, passer un moment avec elle, comme si l’on s’asseyait auprès d’un enfant malade ou en colère. 

Bonjour tristesse, bonjour colère, je te connais, je te reconnais… quel goût as-tu aujourd’hui ? Le même qu’hier ? Comment es-tu arrivée jusqu’ici ? Comment peut-on vivre ensemble là maintenant ?
Au lieu de résister à la douleur émotionnelle, nous sommes capable de dire oui à notre expérience.

Dans son livre L’acceptation radicale, Tara Brach décrit son expérience durant une séance de méditation où elle est invitée à regarder sa souffrance : 
«  Quand tout le monde a quitté la salle, les souvenirs ont fusé dans mon esprit… Je me suis détendue, le cœur et l’esprit grand ouvert, remplie de tendresse à l’égard de tout ce qui me faisait mal et semblait tellement déréglé. Je réalisais que toutes les disputes que j’avais pu avoir avec la vie – de la plus anodine autocritique jusqu’aux hontes les plus angoissantes – m’avaient séparée de l’amour et de la présence qui sont ma vraie demeure.  »

En accueillant notre vulnérabilité, nous développons de la bienveillance. C’est parce que nous sommes blessés que nous pouvons aimer. « Être vulnérable n’est pas une erreur mais un cadeau, une chance. On ne peut pas entrer en amitié avec soi sans être touché et un peu triste   » enseigne Fabrice Midal dans le Cours en ligne sur la Bienveillance


Au-delà des peines et des satisfactions, la joie d’être vivant.


Alors on découvre qu’au-delà de nos peurs, de nos peines, il y a une force de vie.
À chaque fois que nous nous asseyons pour méditer, nous pouvons sentir la force de la vie, nous pouvons sentir que nous sommes entièrement vivant du sommet du crâne jusqu’au bout de nos orteils. Nous pouvons réaliser que toute notre vie est là, entièrement là, offerte à nous. Et cette force de vie est source de joie, d’une grande joie qui est au-delà des peines ou des satisfactions. 

Se réjouir d’être vivant, d’avoir un corps, de respirer, d’être au monde.
Se réjouir du présent, de la présence, d’être présent.

Récemment Fabrice Midal a enseigné sur ce thème : pourquoi devrions-nous absolument être malheureux quand les choses ne vont pas bien, et absolument heureux quand tout semble aller pour le mieux ? Est-ce vraiment si réel ? Ne sommes-nous pas plus libres et plus singuliers que cela ?

Je me souviens de quelqu’un de très proche qui, au décès de sa mère, pensait qu’il devait être malheureux. Alors il faisait un peu semblant mais au fond il n’était pas malheureux du tout ! Et pourtant il aimait sa mère !
Accueillir son expérience est bien différent qu’essayer d’être comme on pense qu’on devrait être, ou agir comme on pense qu’on devrait agir !

Cette grande joie que nous pouvons sentir dans la méditation – quand enfin on ne fait plus rien que d’être là, pleinement là – est l’espace d’un profond émerveillement et d’une profonde tendresse. Elle est aussi l'espace d'éclosion de notre expérience, qui est toujours propre et singulière à chacune, chacun.

Marie-Laurence Cattoire
Paris

jeudi 8 juin 2017

Rencontre

Dans le métro à Paris, mais ça pourrait être n’importe où, une jeune femme ivre morte se tient difficilement debout, accrochée à la barre. Elle tangue et menace à tout moment de s’effondrer.  

Le spectacle est difficilement soutenable, et soulève toutes sortes de sentiments pénibles. On aimerait faire quelque chose, aider.  On lui propose de s’asseoir, mais bien qu’elle ait l’air de ne plus s’appartenir, elle décline l’invitation, faisant comprendre que si elle s’asseyait, elle allait s’endormir et manquer son arrêt. 

Sortie du métro. Elle part devant moi, cherchant péniblement à enfiler la bretelle de son sac à dos. Je m’approche pour l’aider à ajuster cette bretelle, elle a un mouvement de recul, puis voyant que je n’avais pas l’intention de lui piquer son sac, elle se détend. Échange de regard, sourire, merci. Et elle repart. Je suis détendue, il n’y a plus de lourdeur. 

Quelque chose s’est passé. Nous nous sommes rencontrées au-delà de la situation, tout simplement, comme deux êtres humains. Ce qu’elle traverse lui appartient, ce que je vis m’appartient. Les aléas de nos existences n’ont aucune incidence sur le fait que nous sommes deux êtres humains et que nous pouvons nous rencontrer. 

Quand nous pratiquons, nous touchons au cœur de la présence et nous rencontrons cette partie de nous-mêmes qui demeure sauve quelles que soient les circonstances que nous vivons. Apprendre à la reconnaître, c’est se donner la possibilité de la reconnaître chez les autres et de se relier au-delà des apparences qui souvent nous égarent et nous maintiennent dans un douloureux sentiment d’impuissance.

Dominique Sauthier
Genève

mercredi 7 juin 2017

Les experts...

Les experts sont des personnes qui sont censées avoir acquis une longue expérience dans une profession ou un domaine particulier et qui ont de ce fait des connaissances approfondies pratiques ou théoriques.

Aujourd’hui il y a des experts sur tout. Dès que se produit une catastrophe on fait appel à eux pour expliquer le pourquoi et le comment de l’événement. On les entend tous les jours à la radio se prononcer sur tel ou tel problème. Ils nous rassurent en nous donnant l’impression qu’ils savent de quoi ils parlent, qu’ils ont compris la situation et qu’ils connaissent la solution. Ils nous laissent à penser que l’avenir peut être plus prévisible, plus assuré. 

Que ferions-nous sans eux ?

De fait lorsqu’on pratique la méditation on est l’antipode de l’expert. On ne sait rien d’avance, on ne cherche pas à comprendre un problème. On ne cherche pas à trouver une solution; on reste plutôt dans la question ouverte.

C’est là précisément la véritable expérience qui nous permet d’entrer pleinement au cœur d’une situation; une expérience chaque fois nouvelle, une expérience nue, déstabilisante parfois, qui n’a pas besoin pour être de bibliothèques de références passées ; une expérience qui ne comptabilise pas, ne capitalise pas, qui ne fait pas de nous des experts mais qui nous laisse la fraîcheur de ce que le maître zen Shunryu Susuki appelait « l’esprit du débutant ».

Xavier Ripoche
Paris

lundi 5 juin 2017

L'art de "se foutre la paix" d'Auguste Rodin

S’il est un artiste qui ne semble pas incarner l’invitation de Fabrice Midal à « se foutre la paix », c’est Auguste Rodin. Comment cet homme, qui ramenait tout à la question du travail, ne serait-il pas considéré comme l’antithèse de ce que propose Fabrice Midal dans son dernier livre et ses derniers séminaires ? Lorsqu’il guide des séances de méditation dans l’éclairage de son étonnante proposition, il commence en effet par cette phrase inactuelle : « Ne faites rien ! Absolument rien ! » 

Or, Rainer Maria Rilke, qui fut son secrétaire, témoigne du fait que Rodin saluait systématiquement tous ses visiteurs par la question suivante : « Avez-vous bien travaillé ? » « Car si l’on peut répondre oui à cette question, il n’y en a point d’autre à poser et l’on peut être rassuré : quiconque travaille est heureux » (R.-M. Rilke, « Auguste Rodin », Œuvres, I, Paris, Seuil). Par conséquent, rien de moins étranger, semble-t-il, à Rodin, que le désir de « se foutre la paix » ! D’un côté l’univers méditatif de Fabrice Midal, de l’autre, le monde tout de volonté arc-boutée, de Rodin. C’est du moins ce qu’une entente et une observation superficielles des indications du philosophe et de la création de l’artiste peuvent, à la faveur d’une profonde mécompréhension de l’un et de l’autre, laisser croire !

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Auguste Rodin illustre en réalité de façon parfaite et spectaculaire ce dont parle Fabrice Midal. Le phénomène est d’autant plus intéressant qu’il est propre à lever bon nombre de malentendus concernant le sens de sa proposition.
« Se foutre la paix n’est pas démissionner », précise Fabrice, pour commencer l’annexe qu’il a jugé bon d’ajouter à la nouvelle édition du livre d’abord paru en janvier 2017. « Ce n’est pas cesser de s’engager, de créer, de fournir des efforts. La confusion existe, je le sais. Elle est le fruit d’un aveuglement chevillé à la pensée occidentale : nous nous persuadons que nous ne devons surtout pas nous foutre la paix, sous peine de sombrer dans la passivité ou l’attentisme. Grave erreur ! » (F. Midal, Foutez-vous la paix ! Flammarion).

En effet, je soutiens ici que c’est parce que Rodin possédait une disposition réelle à se foutre la paix, qu’il pouvait manifester pareille ardeur au travail !

Il est vrai qu’une telle affirmation est d’autant moins évidente que Rilke notait encore que le sculpteur disposait « de réserves de forces incroyables », et que c’est à partir de cette ressource qu’il pouvait penser : « Quiconque travaille est heureux ». De là à en déduire que cette puissance excluait toute passivité, il n’y qu’un pas, et il suffit d’en faire un tout petit supplémentaire, pour juger que Rodin vivait dans un univers éloigné de la méditation, comme de l’intention de se « foutre la paix » ! D’autant que la suite du témoignage de Rilke peut encore renforcer cette impression : « Pour la nature simple et régulière de Rodin », écrit le poète, ramener toutes les dimensions de l’existence au travail était non seulement possible, mais nécessaire à son génie. Lequel lui permit ainsi de « se rendre maître du monde » ! Le contraste entre un philosophe qui revendique une forme de « droit à la paresse », comme le fit par provocation Paul Lafargue à la fin du XIXème siècle, et ce forçat de travail, qui produisit une œuvre monumentale, semble donc à son comble ! D’un côté le monde de ceux qui se la coulent douce, comme on dit familièrement, et de l’autre celui des travailleurs infatigables !
           
Pourtant, « se foutre la paix » n’est pas « se la couler douce ». La confusion nous empêche de comprendre la proposition de Fabrice Midal et le génie de Rodin.
           
Heureusement, Rilke nous donne une indication précieuse : « travailler pour Rodin, c’est travailler comme la nature travaille et non comme l’homme ». En d’autres termes, Rodin travaillait comme le fait inévitablement le bois,  ou comme mûrit le fruit, sans qu’ils aient aucunement « choisi » de le « faire ». De même, Rodin ne pouvait pas, ne pas travailler. Rilke écrit que « telle était sa destinée ». Il ne se rendit donc « maître du monde » qu’en se mettant, sans résistance, à l’écoute de la poussée irrépressible qui fit jaillir de ses mains d’innombrables sculptures ou dessins. C’est en cela seulement que le travail pouvait être une joie sans partage, un pur mouvement d’abandonnement à l’inspiration qui l’habitait. Il ne se rendit pas maître du monde par une volonté impériale, mais par l’aptitude à répondre à la vision qui s’imposait et lui permettait de passer, suivant ses propres termes, de la surface des choses à leur profondeur.
           
Sans doute penserez-vous, à la lecture des mots qui précèdent, que j’exagère ! Et que pareille puissance créatrice ne peut en réalité qu’être soutenue par une volonté de fer. Je réponds que la volonté n’a d’efficience qu’à la condition de s’ouvrir à plus haut que soi, et que, dans ce cas, on ne peut plus tout à fait parler de « volonté », du moins si l’on désigne par là, la décision d’une subjectivité omni-règnante.

En allant voir les diverses expositions qui sont consacrées en ce moment à Rodin à l’occasion du centenaire de sa mort, j’ai eu la confirmation de cette intuition : au Grand Palais, on est évidemment saisi par la puissance des statues ou des dessins de l’artiste et l’on se demande d’où elle tire son origine, jusqu’au moment où l’on reste interloqué par une de ses paroles, que les commissaires de l’exposition ont opportunément reproduites en lettres capitales, sur un des murs d’une des dernières salles. Voici ce que dit Rodin :

«  La force de mes dessins vient de ce que je n’y ai décidé de rien. Entre la nature et le papier, j’ai supprimé le talent. Je ne raisonne pas, je me laisse faire. »

           
« Je me laisse faire », c’est-à-dire, « je me fous la paix », et mon activité est d’autant efficace qu’elle est moins volontaire. C’est alors que le travail peut devenir jubilation permanente,  aptitude à se mettre au service de ce qui se donne et dont on n’est plus que l’humble instrument, ou mieux : la voie d’accomplissement !

La main de Dieu
qu’on peut voir également, comme à l’accoutumée, dans la maison de Rodin, dit bien quelque chose de ce sens là de la création : C’est au fond une méditation sur la création, qu’elle soit divine ou artistique. On y voit un couple, probablement Adam et Eve, dans la puissante main de leur « créateur ». Mais cette main n’est pas entièrement dégagée de la matière de laquelle elle émerge : le « fiat » divin surgit de cette matière qui le précède. Comme nous savons que Rodin présentait sciemment des statues, apparemment inachevées, comme des œuvres accomplies, nous pouvons en inférer que La main de Dieu, impressionnante en l’état, est finie. La main de Dieu se laisse donc porter par le mouvement d’une apparition qui, au fond, lui échappe. La création divine est simplement l’ouverture d’une main, elle même surgie de la matière. Quelque chose la soutient qui la rend possible. Elle n’est pas « ex-nihilo », comme dirait la théologie. Dieu n’est pas tout puissant. « Dieu » lui-même peut-être « se laisse-t-il faire » ! Peut-être que ce nous appelons si maladroitement « Dieu » n’est autre que le nom de l’impulsion de ce mouvement irrépressible d’éclosion, par lequel les choses viennent à être
             
En créant, Rodin ne « fait » rien d’autre que se relier à cette impulsion. J’ignore si l’on peut lui supposer des pratiques méditatives. Probablement n’est-ce pas le cas. Mais si cet homme pouvait « faire » autant, c’est parce qu’il avait l’aptitude à « se laisser faire », c’est-à-dire à renoncer à ce que tout vienne de lui, à se laisser porter, à se relier à cette source jaillissante qui nous rend d’autant plus actifs que nous n’en sommes pas les auteurs. Quelque chose à travers lui se faisait qui n’aurait pu apparaître et le guider s’il avait voulu le maîtriser.

Aussi, quand Rilke dit de lui qu’il se rendit « maître du monde », encore faut-il bien comprendre que ce dont il parle n’a rien à voir avec la « maîtrise » que met par exemple en scène Charlie Chaplin, lorsqu’il nous montre son « dictateur » jouant avec le globeterrestre, dont il veut faire son jouet. Non, en fait de maîtrise, cette volonté de contrôle détruit tout. La maîtrise, réelle mais limitée, dont fait preuve Rodin est pur accueil de ce qui se donne. C’est, effectivement, d’autant plus une maîtrise, qu’elle se laisse faire, et qu’elle peut donc participer à la monstration de la vérité des choses. Le beau pour Rodin, c’est en effet, la vérité du phénomène ou de la personne peinte ou sculptée. Il le dit, le proclame, laisse la force de cette association entre vérité et beauté, en testament à ses successeurs (A. Rodin, L’art, Grasset).

Or, on ne décide pas de la vérité d’une chose, on la dévoile. Pour cela, il faut se laisser faire, savoir se poser à l’endroit même où l’on « se fout la paix » ! Se foutre la paix, ce n’est pas être condamné à ne rien faire, c’est retrouver, Rodin en est la preuve, le sens de l’action juste, et même, de la puissance de l‘action. « Foutez-vous la paix » comme Rodin en fut capable, pour retrouver ce que vous avez à faire ! Pour faire, commencez par ne rien faire, par ne faire, « absolument » rien !

Danielle Moyse
Chennevières

dimanche 4 juin 2017

L’Orage

William Turner – Tempête de neige (1842)
J’aime quand l’orage gronde dehors et que je suis bien installé chez moi. 

Je peux contempler les tourments de la nature tout en me sentant parfaitement en sécurité. J’aime aussi les pluies torrentielles qui accompagnent parfois l’orage et qui balaient tout sur leur passage. Elles font place nette. Elles emportent avec elle les lourdeurs de l’été et permettent à l’atmosphère de retrouver un peu de légèreté.
 
Quand je pratique c’est souvent l’orage. Le tonnerre gronde, les éclairs passent. Un souci, une pensée obsédante, une peur irrationnelle et des angoisses, parfois de grosses angoisses. Et moi je suis assis, bien installé, et je contemple tout ça. 

Grâce au cadre que je me suis donné, je me sens en sécurité. Je tiens la posture. Je reste là, entre deux coups de gong.

Parfois – pas toujours – la pluie vient et tout s’en va avec elle. Elle emporte mes lourdeurs, quelles qu’elles soient, et me réaccorde avec la légèreté du mouvement simple de la vie en moi. Les angoisses passent, et l’atmosphère redevient un peu plus respirable.

Benjamin Couchot
Bois Colombes

mercredi 31 mai 2017

Le sens de l’école

Lorsque j’ai découvert l’École occidentale de méditation, je me souviens de l’enthousiasme qui était le mien en voyant la richesse des enseignements proposés lors des séminaires, en sentant le feu qui s’allumait en moi à leur écoute et en réalisant l’impact que ceux-ci pouvaient avoir sur ma vie.

Jusqu’alors, je n’avais jamais connu une « école » de ce type. 

Dans mon souvenir, l’école c’était avant tout ce moment « chiant » où je devais me forcer à apprendre tout un tas de chose en vue de mon futur métier. J’avais le sentiment que cette école ne me concernait pas vraiment. J’y allais chaque jour pour avoir une place plus tard dans la société mais c’est tout... 

Ce qui était transmis était sans rapport à la vie. Sans le savoir, beaucoup de mes souffrances venaient de là. Je voulais apprendre, découvrir, grandir mais plus j’avançais sur mon parcours scolaire et plus le monde s’asséchait... 

Découvrir l’École occidentale de méditation, ce fut comme trouver une source de vie à laquelle je pouvais enfin m’abreuver sans modération ! J’avais tellement soif... soif de savoir véritable...
Lors d’un enseignement sur le sens de l’école, Hadrien France-Lanord a lu ce passage du poète Rainer Maria Rilke qui reste pour moi comme un talisman et qui éclaire profondément le sens de l’école :
« Aussi étrange que cela paraisse dans les circonstances présentes c’est à l’école que la vie doit se transformer. Si il est un endroit où elle doit devenir plus vaste, plus profonde, plus humaine, il faut que ce soit l’école. Plus tard, la vie se durcit rapidement dans les métiers et les destins. Elle n’a plus le temps de changer, il lui faut agir telle qu’elle est. Mais à l’école, on a le temps, le silence et l’espace ; du temps pour chaque évolution, du silence pour chaque voix, de l’espace pour la vie entière, pour toutes ses valeurs et tous ses objets.
Une série d’erreurs indescriptibles à fait que l’école est devenue le contraire. De plus en plus, la vie et le réel en ont été chassés. L’école ne devait plus être qu’école et la vie était tout autre chose, elle était pour plus tard, après l’école et destinée aux adultes. Comme si les enfants ne vivaient pas, n’étaient pas au cœur de la vie. L’école est morte de ce garrot incompréhensible. »  

Rainer Maria Rilke, Enseignement religieux, traduction inédite par Hadrien France-Lanord lors du séminaire « Les 7 voies dans l’École occidentale de méditation »

Pour moi, l’École occidentale de méditation a ceci de particulier qu’elle ne propose pas un savoir abstrait et désincarné, au contraire, elle m’apprend comment prendre chaque jour un peu plus soin de mon humanité, comment advenir à ce que je suis en propre et comment écouter toujours mieux ce qui m’appelle au plus profond. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle est l’école véritable dont Rilke parle ici...

Dans cette perspective, la méditation – comme cette manière d’apprendre à se tenir au plus juste dans sa vie – joue un rôle central dans l’École. La pratique n’est jamais acquise une fois pour toute et je ne cesse de découvrir comment je peux laisser rayonner dans ma vie les trois visages de la méditation que sont la pleine présence, la confiance et la bienveillance et voir comment cela m’aide sur mon chemin de vie... 

Avec Clarisse Gardet, j’aurai la chance d’explorer ces trois visages de la méditation et de parler du chemin qu’ils ouvrent lors d’une journée d’enseignements et de pratique à Genève, le dimanche 2 juillet. J’espère vous y retrouver nombreux !

Guillaume Vianin
Neuchâtel
 

lundi 29 mai 2017

Variations

Lundi

Je me réveille de très mauvaise humeur.  Mélange de mécontentement envers moi-même, de peur de l’avenir et de contrariété à l’idée de la journée qui m’attend. Je dégage Rosalie le chat de mon coussin.  Je m’assois.  Il fait beau.  L’écheveau de contrariétés pèse sur mon plexus. Il s’élargit pour former un losange entre la gorge, le nombril et la pointe des seins. Un merle chante. Le cerf-volant de contrariétés reste coincé et ne s’envole pas.
Je descends les escaliers.  La lumière vive du soleil m’accueille à travers la fenêtre de la porte d’entrée.

Mardi

Sur le coussin. La petite fille des voisins crie « Maman ! Maman ! ».  Leur chien aboie.  Qu’est ce qu’il est bête ce chien.  Le vent frappe la fenêtre entrouverte.  Une pie passe.  Je n’aime pas les pies.
Bercée par le flux et le reflux du souffle.  Bercée par le doux ressac des pensées.  Soupir.

Mercredi

Je me suis réveillée très en retard.  Pas de coussin ce matin.
Le chauffeur de bus m’a vue au coin de la rue.  Il m’a attendue.  La journée commence bien.

Jeudi

Jeudi de l’Ascension.  Je suis bien dans le jardin, au soleil, en train de bouquiner.  Je me décide enfin à aller méditer.  Je me pose sur le coussin.  Sensation de lourdeur au niveau du plexus qui remonte jusqu’à la gorge qui se serre.  Un sentiment de tristesse m’envahit.  Je cherche un peu le pourquoi de cette tristesse qui apparaît si brusquement. 
Ma mère est décédée il y a tout juste un an.  J’avais oublié.  Je pleure ma maman sur le coussin. Mon chagrin se mêle aux cris d’alerte des parents oiseaux qui ont repéré Rosalie le chat près de l’arbre où sont perchés leurs petits.

Vendredi

Je fais le pont. Ciel bleu.  Le vent fait danser les feuilles des marronniers. Mon bas ventre est pesant. Pesant du poids de mon âge. Assise sur le coussin, mon corps est un morceau de pierre ponce toute grise.
Est-il possible de retrouver la légèreté et la vivacité de l’enfance ?  Comme les petits enfants de mes voisins.  A fond, à fond,  toujours à fond.  Splendeur de l’enfance.

Anne Vignau
Saint-Gratien

samedi 27 mai 2017

Devenir intime avec son cœur

Dimanche dernier à Bruxelles, nous avons présenté - Guillaume Vianin et moi - les trois pratiques transmises au sein de l’Ecole occidentale de méditation

Pleine présence, Confiance et Amour bienveillant.

« Entrer en amitié avec soi » était le thème de cette dernière pratique, en voici quelques mots.

Entrer en amitié avec soi, c’est entamer une danse lente et emplie de tact pour s’approcher avec égard de ce qui est le plus fragile en nous.

Entrer en amitié avec soi, c’est découvrir les rythmes, les élans, les vibrations, souvent insoupçonnés, de notre être.

Entrer en amitié avec soi, c’est devenir intime avec notre propre coeur.

... et ce détail de l’Embarquement pour Cythère de Watteau, signe de la tendresse.


Marine Manouvrier
Bruxelles

mercredi 24 mai 2017

S’ajuster à ce qui est

Un mercredi matin.  
Je me pose sur le coussin.
De retour d’un séjour au Québec, un peu cassée par le décalage horaire. 

Je reprends le travail aujourd’hui, des urgences m’attendent.

Je suis surprise.  Je pensais voir le stress - à l’idée de ce qui m’attend - affluer à la surface mais en fait le fond de mon esprit est calme.

Voilà quelque chose qui ne cesse de m’étonner.  On est occupé par sa vie, les choses à faire, on a l’impression d’être comme ceci ou comme cela.  D’aller plutôt pas mal, ou très bien, ou très moyen.

Puis, lorsqu’on se pose sur le coussin, c’est quelque chose d’autre qui apparaît.  On avait l’impression d’aller plutôt pas mal, normal quoi, et un sentiment de tristesse remonte à la surface sur le coussin. Ou alors c’est l’inverse, on avait l’impression d’être énervé et la séance sur le coussin fait apparaître un état d’esprit neutre.

J’aime bien dire que la pratique de la méditation est un rendez-vous avec soi-même.  
L’espace de quelques instants, notre être s’ajuste à ce qu’il est à ce moment même. Ajusté comme lorsque l’on met une veste.  On met la veste, puis on tire un peu sur les manches, sur le revers, on hausse les épaules.  Petits gestes de rien du tout qui permettent à la veste de bien tomber, d’être bien portée.

Quelques instants sur le coussin et on s’ajuste à soi-même. Ce n’est rien du tout mais cela change tout. A partir du moment où l’on est d’équerre, peu importe si l’équerre est triste ou joyeuse ce jour là, tout est à sa juste place, comme dans un mandala.

« Le mandala nous montre l’image d’une unité entière qui inclut les différences et les tensions d’une manière harmonieuse. Il répond à un projet visant à éveiller l’être humain à son propre secret (…) L’entièreté (…) est le caractère de ce à quoi rien ne manque pour être. Une plénitude vivante, ouverte et chaleureuse. »  

Anne Vignau
Saint-Gratien

mardi 23 mai 2017

La méditation fait partie de mon quotidien

Georgia O’Keeffe.
Le vent balaie les derniers nuages.
La méditation telle qu’elle est transmise à l’Ecole occidentale fait partie de mon quotidien depuis bientôt sept ans. 

Rares sont les jours où je fais l’impasse, à vrai dire je crois que je n’ai jamais laissé passer plus de trois jours sans m’y mettre. 

Certainement,  j’ai peur que ce lien à la pratique, tel un fil de soie, puisse casser,  se déchirer.
Ne voulant pas prendre ce risque j’ai opté pour la régularité qui entretient la souplesse, l’élasticité et la résistance du fil. 

Ce matin je suis partie de chez moi pour le troisième jour consécutif sans pratique. 

Finalement, qu’est-ce qui est différent ?  

Qu’est-ce qui manque ?  Puisque en apparence, c’est pareil :  Je pars en courant, car il est déjà plus tard que je ne voulais, je n’ai pas réussi  à finir de ranger, à  répondre au téléphone, à prendre le parapluie …. J’emprunte le même chemin,  le métro aux mêmes heures, je révise le mouvement. Le vent balaie les derniers nuages pendant le trajet,  j’arrive à destination avec un léger retard et ça m’énerve.

Ce matin, cet état de fait pas rare était plus pesant, plus dense, plus collant.
Je perçois la différence  par contraste. 

La pratique, c’est comme si elle ouvrait un pan de moi à un espace inconnu de moi mais bien réel. C’est comme si ‘moi’ était assis sur quelque chose d’ouvert. 

Un pan de moi, à mon insu, en lien direct avec le monde. Mon voyage est beaucoup plus intéressant. 

Moins préoccupée par mon retard, je regarde, j’imagine, j’observe, je suis beaucoup plus tranquille et confiante - la journée prendra l’allure qui sera la sienne. Quoiqu'il advienne, quelque chose se tient ouvert..

Le poème de Nelly Sachs me vient à l’esprit, S’en aller sans un regard en arrière, c’est le trente troisième des poèmes rassemblés par Fabrice Midal dans Etre au monde

S’en aller  sans un regard en arrière
Des yeux éloigner même l’occasion des larmes
Lorsque Tsong Khapa quitta son maître
Il ne se retourna pas vers lui
L’adieu habitait son pas
Le temps jaillissait en flammes de ses épaules -
L’Abandonné cria :
“Jetez son abri à l’abîme”
Et sur l’abîme flotta l’abri
Transpercé par l’éclat de cinq couleurs
Et lui marchait sans adieu
Au lieu livide du seul esprit
Sa demeure n’était plus une maison
Mais lumière

Elisabeth Larivière
Paris

samedi 20 mai 2017

Quand la méditation résonne à la Salle Pleyel

Incroyable journée que celle que nous avons vécue le 19 mai à la Salle Pleyel de Paris.

L'École occidentale de méditation avait co-organisé, avec les magazines La Vie et Sens & Santé, une grande journée autour des thèmes de la méditation et de la santé : 
Vers une santé corps-esprit.

Pour l'occasion enseignants, médecins et méditants étaient réunis pour partager leur expérience de la pratique, intégrée à leur métier, à leur quotidien, à leur vie.

Après une introduction de Matthieu Ricard (en direct vidéo depuis son ermitage au Népal), Christophe André, Jean-Gérard Bloch, Nicole Bordeleau, Marc Galy, Fabrice Midal, Frédéric Lenoir, étaient prêts à transmettre leur compréhension de la pratique et la manière dont elle s'inscrit dans leur vie pour mieux soigner, mieux comprendre, mieux accompagner.

Pour ma part j'ai conclu la journée en montrant le sens de chemin qu'elle représente.
La méditation n'est pas une technique, elle est un chemin de vie.

Témoignages et exposés détaillés se sont enchaînés sans relâche. 

Avec, souvent, beaucoup d'émotions dans la salle. 

Avec, toujours, un grand amour pour la méditation, palpable aussi bien sur la scène de Pleyel que dans la salle, attentive et bienveillante.

La méditation est aujourd'hui connue, acceptée, utilisée, protocolisée... Mais ce 19 mai c'est vraiment l'amour de la pratique qui s'exprimait, le respect pour sa puissance de guérison, de transformation, d'ouverture.

Les bénévoles de l'École ont œuvré toute la journée, avec douceur et délicatesse, pour accueillir, guider, informer les quelques 1800 participants. Ils ont été un bel exemple de méditation en action.

Je garderai le souvenir de cette journée comme un précieux trésor. 
Oui faire amplement résonner Pleine présence, Confiance et Amour bienveillant est possible.
Nous l'avons fait. 

Merci à chacune, chacun.

Marie-Laurence Cattoire
Paris

jeudi 18 mai 2017

Vouloir être rassuré

La méditation tranche radicalement avec le mouvement habituel que nous avons à vouloir être rassurés.
Être rassurés par un ami, un maître, un parent, un conjoint, un enfant … peu importe ! Mais quelqu’un qui nous assure dans notre être, nous confirme notre existence, prend en charge une part du poids de celle-ci.

C’est le mouvement qui se cache dans nombre de nos actions, de nos dispositions, de nos désirs, de nos projets. Parfois c’est apparent mais le plus souvent, la manière dont nous ne voulons pas prendre notre part nous est subtilement inconnue. Or l’existence humaine nous appelle à assumer l’humanité que nous avons reçu en partage à notre arrivée sur cette terre.

Pourquoi est-ce si difficile ?

Sans doute parce qu’il y a quelque chose à tenir et à déployer pour qu’au travers notre existence ce que c’est qu’un être humain brille parmi les autres hommes. Sans doute parce que c’est un travail de ne pas passer son existence à sommeiller de divertissement en divertissement. Un travail à reprendre et encore, un travail pour se tenir droit, alerte, ouvert. Vous me voyez venir …
S’assoir sur le coussin, croiser les jambes, laisser le dos à sa verticalité native et nous sommes au travail. Nous rejoignons l’expérience la plus simple d’être humain, juste être. Nous nous sommes donnés ce temps, une demi-heure, 3/4 d'heure ou même 5 minutes, pour se relier à cette expérience qui nous est pourtant la plus immédiate.

Nous ne briserons pas l’énigme de cet être insaisissable.
Nous ne le mettrons pas dans une petite boîte bien étiquetée comme une boîte de clous dans un magasin de bricolage.

Nous ne serons jamais rassuré par l’idée de pouvoir retrouver tout notre être bien rangé à sa place dans le bon rayon: travail-amour-famille-amis-loisir.

S’assoir, c’est constater que nous ne pourrons jamais trouver de refuge ailleurs que dans ce qui est là, maintenant, juste là, cet instant-ci.

Voilà qui est bien inconfortable ! Et voilà aussi la raison pour laquelle c’est une pratique qui, comme toute pratique, demande un entraînement. Ainsi, il y aura des moments où ce mouvement habituel au rassurement s’arrêtera, éclat de présence !

Et nous découvrirons que, même dans l’inconfort, rien pourtant ne s’écroule, ça va, qu'au-délà même du ça va, nous sentirons que notre être a du champ pour son libre mouvement. Nous découvrirons que c’est spacieux et ouvert, même si cela n’a pas nom comme la boîte à clou a un nom.

Puis, de la même manière que ça c’est ouvert, ça se refermera, et comme nous aurons goûté à la vivacité et la brillance du présent, nous nous assiérons demain, et après demain et …

Marine Manouvrier
Bruxelles

Ce texte est issu d'un enseignement du Stage 2 Entrer dans la Confiance qui aura lieu du 17 au 21 juin 2017 en Normandie.

jeudi 11 mai 2017

Entrer en amitié avec soi

Reading a letter - Thomas Benjamin Kennington
Dans le très beau livre de Maurice Zermatten, « Les années Valaisannes de Rilke », j’ai découvert un magnifique passage sur l’amitié. Proche de la petite tour où s’est établi Rainer Maria Rilke à la fin de sa vie, vivait Mme de Sépibus...

« Ce que Mme de Sépibus fut pour le poète, il est difficile de le dire avec ces gros mots de tous les jours qui risquent sans cesse de signifier trop ou trop peu. Le langage du poète, si riche en demi-teintes, si constamment appliqué à signifier le réel par d’insaisissables formes, nous serait nécessaire. Elle sut être silencieuse, simplement présente quand la solitude pesait de trop de poids sur le cœur de l’ermite. Que l’on songe qu’après les Elégies et les Sonnets, nulle grande œuvre ne l’accapare. De longues journées, de longues heures nocturnes s’offrent à la méditation et à l’étude mais il est un terme à tout renoncement. Alors l’amie ouvrait sa porte, ne demandait rien, s’enquérait avec respect de l’état de santé jamais brillante du poète. Elle lisait les livres dont il parlait avec chaleur, découvrait par lui la beauté multiple du monde, apprenait à aimer les animaux, les arbres, le soleil, la terre d’un cœur fraternel. Une âme s’épanouissait, œuvre vivante dans laquelle le poète pouvait retrouver sa propre image. »

Je trouve que ce passage éclaire magnifiquement le geste que l’on fait dans la pratique de la méditation.
Dans la méditation, on entre en amitié avec soi par la simple présence et le silence... 
Quand on s’assoit sur son coussin, on ouvre la porte à ce qui est là.
On ne demande rien. On est juste présent. Au lieu de se crisper, de claquer la porte et de s’en vouloir parce qu’on a trop de pensées ou qu’on a mal quelque part, on ne fait rien. On se prend comme on est.
Par notre attention chaleureuse et ouverte, on s’enquière avec respect de notre état de santé. Simplement en ne faisant rien, en n’essayant pas de réussir quelque chose, en étant juste là, on remarque la tonalité qui est la nôtre. On voit comment est notre esprit. On remarque peut-être la présence d’une émotion particulière. On ne fait rien. Tout a le droit d’être.
On suit juste délicatement son souffle, avec la même délicatesse que lorsqu’on lit un livre de poésie. On s’accorde au léger mouvement d’abandon qu’est l’expiration et par là, on s’ouvre peu à peu à la beauté multiple du monde. Tout est là, les arbres, le soleil et la terre.
Ainsi, la pratique de la méditation, tout comme l’amitié véritable, nous aide à aimer ce qui est d’un cœur fraternel et à retrouver sa propre image.

Guillaume Vianin
Neuchâtel

mercredi 10 mai 2017

Juste une sorte de politesse

J’ai la chance en ce moment d’aller régulièrement à Orléans pour parler d’architecture à des étudiants. La salle dans laquelle j’interviens se situe au sous-sol du musée des Beaux-arts de la ville. Quand on en sort, on passe nécessairement à l’entrée de la galerie où sont exposées les œuvres modernes et contemporaines. Au fond de la galerie il y a une grande toile de Simon Hantaï : Étude (D.84.2.1).
On la voit depuis l’entrée. On ne voit qu’elle, elle nous appelle.
Lorsque je sors de la salle de conférences à la fin de la séance, je ne peux m’empêcher d’aller vers elle et de rester quelques instants à ses côtés. Peu à peu nous avons appris à nous connaître. Maintenant, à peine je l’aperçois et mon cœur est apaisé. Elle est devenue comme une amie que j’ai plaisir à visiter. Chaque fois je la retrouve et je la reconnais. L’architecte Louis I. Kahn parle de cela à propos de la musique : 

« Quand nous entendons les accords d’un chef-d’œuvre musical familier, c’est comme si quelqu’un de familier entrait dans la pièce ». 

Quand je vois les accords de l’Étude d’Orléans, j’ai l’impression de rentrer à la maison. Comme un enfant qui ouvre la porte de sa chambre après une longue et pénible journée à l’école et qui retrouve tout son univers.
Cela n’a rien d’une forme de routine, bien au contraire. Chaque fois que je retrouve la toile, je la redécouvre, différente. Un pli, que je n’avais pas remarqué, attire mon attention. Le bleu se révèle plus profond, ou plus lisse. Des lignes se dessinent entre les surfaces blanches et les surfaces colorées, toujours autrement. Le rythme se fait plus calme ou plus soutenu : il évolue déjà dans le temps de notre entrevue.
Je mesure la chance de pouvoir côtoyer ainsi une œuvre régulièrement. Cela n’a rien à voir avec le fait d’aller au musée. Cela me semble un peu plus simple d’entrer en relation avec l’œuvre quand cela s’inscrit ainsi dans le quotidien. On n’attend rien de particulier, on va juste dire bonjour à une amie, comme ça, au passage. Juste une sorte de politesse. Nous pouvons ainsi développer un lien plus réel avec elle et dépasser la sidération, la timidité ou la révérence qui peuvent nous en éloigner.
Il faudrait réussir à aller au musée par politesse, comme s’il s’agissait d’aller rendre visite à un ami que l’on aime bien, et sans s’attendre à vivre quelque chose d’exceptionnel.
    
Benjamin Couchot
Paris

lundi 8 mai 2017

Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?

« Moi je voudrais être pompier ou cultivateur ou médecin ». Ces désirs, cette fraicheur qui sort de la bouche des enfants nous émeuvent, mais à peine quelques années plus tard les rêves sont oubliés. Il faut s’engager dans des études, longues si possibles, scientifiques de préférence. Il faut choisir une orientation, comme si les enfants devaient savoir dès l’âge de 15 ans ce qu’ils vont faire comme métier plus tard. Et puis il faut choisir les meilleurs lycées, les meilleures écoles pour que la réussite soit plus assurée. 

Comment avec tout ce qu’on attend d’eux pourraient-ils laisser libre cours à une aspiration

Quand je vois le parcours des quelques personnes qui incarnent pour moi aujourd’hui la réussite (je ne parle pas de réussite sociale), j’observe à chaque fois qu’elles n’ont pas suivi un chemin tout tracé. Elles n’ont pas fait de plan de carrière ni eu d’ambition préfabriquée calquée sur le désir de leurs ainés. Elles n’ont pas forcément fait de brillantes études. 

En revanche elles ont souvent dû faire des choix difficiles et vécu l’épreuve de la désorientation. Elles ont su dire non aux voies toutes tracées, aux autoroutes de l’éducation, à la course folle au diplôme. Elles ont été à l’écoute d’une petite voix, ont suivi avec patience un fil ténu, se sont laissé porter par un embryon d’aspiration qui a grandi de façon inespérée, ont su reconnaitre des signes que d’autres n’auraient pas remarqué. Leur chemin, jamais facile, s’est dessiné au fil du temps. 

Grâce à la méditation ce cheminement à l’écart des autoroutes des carrières préfabriquées m’apparait aujourd’hui comme la vraie vie. La méditation est en effet une voie de profonde transformation où on prend des chemins de traverse et où on fait l’épreuve de la désorientation. 

Elle est une chance pour les jeunes qui sont soumis aux injonctions parentales ou sociales. 

Elle est une chance pour les parents de voir la pression qu’ils transmettent à leurs enfants. 

Elle est une manière de dire non à ces injonctions. 

Elle ouvre la possibilité de découvrir son propre chemin, d’inventer sa vie.

Xavier Ripoche
Paris

dimanche 7 mai 2017

Retrouver la bonté du quotidien

La méditation nous permet d'aborder la vie avec la plus grande curiosité.

Pas une curiosité mentale mais plutôt une curiosité des sens :

Comment ça fait ? Quel goût ça a ? De quelle couleur c’est ? De quelle intensité de couleur c’est ? Est-ce froid ? Chaud ? Froid par endroit et chaud ailleurs ?
Nous apprenons à développer de la précision pour toutes les sensations. Et cette précision est mère de la douceur.

Voici comment le dit merveilleusement Chögyam Trungpa dans Shambhala, la voie sacrée du guerrier :
« Le son n’a pas de limites, pas plus que la vue, le goûter, le toucher et les autres sensations n’ont de limites. Le domaine des sens est illimité, à tel point que la perception est en soi primordiale et impensable, qu’elle est au-delà de la pensée. Le nombre de perceptions est si grand que cela dépasse l’imagination. Il existe une quantité infinie de sons. Il y a des sons que nous n’avons jamais entendus, des formes et des couleurs que nous n’avons jamais vues et des sensations que nous n’avons jamais éprouvées. Les champs de la perception sont illimités. »

Les champs de la perception sont illimités et la méditation nous entraîne à les explorer, infatigablement, tel un aventurier plein d'allant. Découvrir ce monde de perceptions, le considérer avec respect, comme on le ferait d'une nouvelle contrée, nous invite à la délicatesse face à la vie de tous les jours.

Aborder la vie avec délicatesse c'est choisir de travailler l’ouverture plutôt que de foncer tête baissée.

C'est avoir de l'égard pour notre précieuse vie humaine.
Le fait d’être en vie, d’avoir un corps, de respirer est fondamentalement bon.
Et l’on peut toujours, à chaque instant se le rappeler. 

Apprécier la bonté de notre simple présence corporelle. 
Apprécier la bonté de notre souffle qui dit oui à la vie.

Marie-Laurence Cattoire
Paris

Ce texte est extrait d'un enseignement du Stage 2 Entrer dans la Confiance qui aura lieu du 17 au 21 juin 2017 en Normandie.

vendredi 5 mai 2017

Un souffle après l’autre

Il y a des moments dans l’existence où les malheurs nous tombent dessus sans répit. Après le décès de mon père, puis celui de mon compagnon, voici que ma chère petite maman a elle aussi choisi de tirer sa révérence et les jours qui lui restent à vivre sont comptés. 

J’ose à peine dire qu’encore une fois je suis confrontée à la perte d’un proche.
« Encore ! ? »
Oui, encore… 

Et la question qui suit, « Mais comment fais-tu pour tenir le coup ? ». Et là, plus que jamais,  je vois comment  la pratique de la méditation m’aide à traverser cette nouvelle épreuve. 

Quand on pratique, on s’entraîne à vivre un moment après l’autre. Quand le moment est difficile, la tendance que nous avons, c’est de ne pas l’accepter; on en fait une histoire, on cherche des coupables, on se révolte contre le sort injuste qui nous tombe dessus,  on cherche des explications, une loi des séries,  des raisons… 

La pratique nous apprend, en étant attentif à notre souffle, à être dans le présent, dans notre corps, dans le corps même du moment, et par cette présence attentive, à coïncider exactement avec ce qu’il y a vivre sur le champ. 

Dans la situation que je traverse, je mesure toute la puissance de cette pratique. Suivre le mouvement du souffle, c’est suivre le mouvement de la vie qui vient, mais  aussi celui de la vie qui s’en va. Elle vient et elle va en dehors de toute volonté de notre part, elle nous dépasse complètement, et cette  nouvelle épreuve me fait entrevoir l’immensité indomptable et splendide de cette vie qui ne se laisse pas ramener à la mesure de notre petite existence, et qui en même temps est là, si fragile, dans une fleur, un iris bleu comme il en fleurit dans le jardin de ma mère.

Dominique Sauthier
Genève
« Merci d’être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de gravité. Tu élèves au bord des eaux des affections miraculeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles, tu éteins les plaies su lesquelles le temps n’a pas d’action, tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu’un seul visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur les vertes avenues libres. »

René Char, Lettera amorosa, illustré par Georges Braque

jeudi 4 mai 2017

Un luxe à la portée de tous

Lorsque nous méditons, nous nous plaçons en dehors du cours ordinaire des choses : nous nous accordons le luxe du silence, le luxe de s’isoler, le luxe de se retrouver. 

Nous n’avons strictement rien à réussir. Nous avons juste à être vivants. Nous touchons au plus intime de notre vie, sans jugement.

Dans la vie quotidienne, nous sommes régis par l’accélération. Il nous semble que nous n’avons jamais assez de temps et tellement de choses à faire ! Nous voulons aller vite : pas de temps à perdre ! Nous sommes souvent entraînés dans une spirale délétère qui nous aveugle et épuise nos ressources sans que nous l’ayons vu venir.

Vouloir changer cet état de fait radicalement est illusoire. La méditation est une voie douce. Nous ne partons pas en guerre, ce serait peine perdue. En revanche, le fait de s’accorder du temps quotidiennement permet de garder l’équilibre.

Méditer nous permet de nous relier à notre expérience, sans aucun projet, pour regarder précisément ce qui se produit en nous. 
Ce temps est gratuit
Rien ne nous sera demandé en échange. Il n’y a pas de prix à payer. 
C’est une grande richesse. 
De la vie pure !

Clarisse Gardet
Paris

mardi 2 mai 2017

Oser l'authenticité

Établir nos barricades...
Ce qui me passionne dans la pratique de la méditation, c’est la découverte tout au long du chemin des mille manières de fuir l’expérience telle qu’elle est. Tout semble plus aisé que de rester simplement dans l’expérience, sans rien n’y ajouter.

Voici quelques questions choisies de pratiquants en illustration :
- Faut-il intensifier les émotions pour mieux les sentir, comprendre pourquoi elles nous traversent ? 
- Penser à des tas de choses pendant la pratique, c’est aussi une manière d'être présent d'esprit, on ne dort pas quand-même, non ? 
- Quel est le problème à juger ce qui nous arrive en j’aime/j’aime pas/je m’en fiche? C’est la manière d’être humain, non ? On ne peut pas faire autrement !

Ces questions reflètent autant de manières de ne pas répondre à la simple invitation à « être là et ne rien faire ». Tous les pratiquants font cette expérience, sans exception. Tout simplement parce que paradoxalement « ne rien faire » est le summum de la difficulté. 

Le « ne rien faire » balaie d’un coup vif toutes nos stratégies habituelles pour fuir l’inconfort de la situation présente. Nous n’avons plus de prises, nous ne savons plus quel fil tirer, plus de justifications, d'explications, de commentaires qui tiennent, plus rien sur quoi établir nos barricades.

Pourtant, rien ne nous manque.
Le corps est posé dans la dignité de sa posture.
Le souffle nous rappelle la préciosité de la vie humaine.
Et le «  bonjour ! » nous fait goûter à la fraîcheur vive du présent.
Nous arrêtons la fuite qui solidifie tout.
Nous arrêtons et laissons la pratique elle-même œuvrer en nous.

Nous redevenons pleinement vivant dans nos circonstances, avec la situation qui est la nôtre, juste comme nous sommes: authentiques.
Oser le risque d’être authentique est une voie héroïque dans ce monde où le maître-mot est «apparence».

C’est l’invitation que nous lance la méditation, rien de moins.

Marine Manouvrier
Bruxelles

lundi 1 mai 2017

Une séance de pratique


Ventre – Ruminations, rumine, rumine. Préoccupations. Petites.  Ceci, cela. This and that.  Murmures Bruissements. Ceci, cela.  Rumine, rumine.

Tête – Le grand T du travail s’affiche au premier plan.  Suspendus à la barre horizontale du T, divers dossiers.  Front tout devant.

Espace – Lumière reflétée sur le parquet ciré.  Bruit de l’avion. 

Ventre – Rumine. Rumine. Romblements.

Espace – Cris des enfants dans la cour de la récréation. Avion. Bonjour.

Plexus –  Plat. Plane.  Plans et contreplans.  A faire. A défaire. A refaire.

L’espace me fait des papouilles.

Ventre – Ru. Ru. Rumine. Fin filet d’eau.

Tête – Yeux. Coup d’œil sur le réveil. Encore dix minutes.

Ventre –  Lourd. Gros caillou. Poids pesant.

Espace – La fleur du souffle qui s’ouvre.  Chant de la mésange charbonnière. Bonjour.

Pieds plats.  Fesses plates.  Etales. Etalées.

Espace – Contact du tissu sur mon torse, mes bras.  Chaleur. Tiédeur. Le parquet luit.

Espace – Le réveil sonne.  C’est fini.  Libération du mouvement. Légèreté ancrée.

On passe à autre chose.

Anne Vignau
Saint-Gratien

jeudi 27 avril 2017

Voir de tout son corps

Hier soir je prenais le bus 91 pour rentrer chez moi après une journée de travail très dense. Il avait plu toute la journée et il faisait froid.
 
J’étais rivée sur mon smartphone.

Soudain un rayon de soleil a déchiré le ciel et crevé les nuages.
Cette lumière m’a fait lever les yeux et j’ai vu la coupole de l’hôpital de la Salpetrière illuminée, baignée d’une lumière dorée et chaude. Ça m’a fait plaisir.
 
J’aurais pu en rester là, mais la lumière était si splendide qu’elle appelait autre chose. Pas seulement le regard de mes yeux reliés à mon cerveau qui trouvait cela agréable et beau…
 
J’ai fait un mouvement de plus. À la fois de détente et d'ouverture. Et c’est tout mon corps qui s’est mis à voir. J’ai senti que mes pieds, mes cuisses, mon torse, mes cheveux recevaient cette lumière, la voyaient tout autant que mes yeux.
 
Il me semble que méditer c’est apprendre à voir de tout son corps.

Que faisons-nous quand nous voyons ainsi de tout notre corps, de tout notre être ?

Nous synchronisons esprit et corps. Nous réharmonisons ce qui, dans la vie quotidienne, est si souvent désaccordé. Au lieu de traîner notre corps comme on porterait un vêtement sur un cintre (l’expression est de Chögyam Trungpa) nous assumons pleinement notre présence corporelle.

« Le travail de toute une vie est d’apprendre à s’incarner » 

dit Fabrice Midal quand il parle de la spiritualité.

Apprendre à s’incarner c’est apprendre à habiter notre corps, pleinement.

La spiritualité n’est pas cachée dans un ailleurs rêvé et inaccessible - elle est présente à chaque fois que nous sommes pleinement là, c’est-à-dire pleinement humain.

Marie-Laurence Cattoire
Paris