jeudi 27 avril 2017

Voir de tout son corps

Hier soir je prenais le bus 91 pour rentrer chez moi après une journée de travail très dense. Il avait plu toute la journée et il faisait froid.
 
J’étais rivée sur mon smartphone.

Soudain un rayon de soleil a déchiré le ciel et crevé les nuages.
Cette lumière m’a fait lever les yeux et j’ai vu la coupole de l’hôpital de la Salpetrière illuminée, baignée d’une lumière dorée et chaude. Ça m’a fait plaisir.
 
J’aurais pu en rester là, mais la lumière était si splendide qu’elle appelait autre chose. Pas seulement le regard de mes yeux reliés à mon cerveau qui trouvait cela agréable et beau…
 
J’ai fait un mouvement de plus. À la fois de détente et d'ouverture. Et c’est tout mon corps qui s’est mis à voir. J’ai senti que mes pieds, mes cuisses, mon torse, mes cheveux recevaient cette lumière, la voyaient tout autant que mes yeux.
 
Il me semble que méditer c’est apprendre à voir de tout son corps.

Que faisons-nous quand nous voyons ainsi de tout notre corps, de tout notre être ?

Nous synchronisons esprit et corps. Nous réharmonisons ce qui, dans la vie quotidienne, est si souvent désaccordé. Au lieu de traîner notre corps comme on porterait un vêtement sur un cintre (l’expression est de Chögyam Trungpa) nous assumons pleinement notre présence corporelle.

« Le travail de toute une vie est d’apprendre à s’incarner » 

dit Fabrice Midal quand il parle de la spiritualité.

Apprendre à s’incarner c’est apprendre à habiter notre corps, pleinement.

La spiritualité n’est pas cachée dans un ailleurs rêvé et inaccessible - elle est présente à chaque fois que nous sommes pleinement là, c’est-à-dire pleinement humain.

Marie-Laurence Cattoire
Paris
 

samedi 22 avril 2017

La Révolution concrète

"Être abstrait, c'est perdre le rapport avec ce que c'est que de se tenir debout".


Cette citation de Fabrice Midal est plutôt abyssale : quand sentons-nous réellement ce que c’est que de nous tenir debout?
Quand sommes-nous le trait d’union entre la terre et le ciel qui se font face ?

Cette citation questionne directement ce que c’est que le concret. 

A y regarder de plus près, nous naviguons entre les généralités affligeantes répétées à l'envie, l’uniformisation de tout qui nous empêche d’avoir rapport réel à rien et dans un monde où le mot éthique ne signifie plus qu’un compendium de règles à suivre.

Alors qu’est-ce que le concret dans nos vies ? Peut-être que pour ma part c’est laisser tomber le convenu, l’attendu, pour se mettre à l’écoute de ce qui se passe, là, maintenant. Interroger toujours à neuf le rapport que j’ai aux autres, aux choses, au monde et écouter comment cela parle concrètement en moi, au-delà des discours habituels ou des idées préconçues.

Et quand cela parle, tout devient plus dense, plus incarné, je ne me sens plus comme un ectoplasme qui flotte dans son existence. Un espace d’habitation s’ouvre, au sein duquel je peux me tenir debout avec dignité et dont je peux prendre la responsabilité.
Et dans votre vie, le concret, c’est quoi ?

Marine Manouvrier
Bruxelles

mardi 18 avril 2017

Ciel

En relisant mes notes du séminaire « Habiter le monde en poète » je vois certains mots écrits à la hâte pendant les enseignements que je n’arrive plus à relire. Il y a des phrases incomplètes, il y a des points de suspension. 

Même si le séminaire est terminé depuis deux jours, le travail continue à se faire. C’est un travail plus intérieur, une sorte de décantation. Certaines choses sont bien présentes, d’autres  un peu effacées. A la présence vivante et fulgurante des enseignants et des participants succède le silence et le retrait.
 
Ce qui est clair c’est que je ne regarderai plus le ciel comme avant. J’ai lu dans mes notes : 

« le ciel est la course arquée du soleil, il rythme l’habitation des hommes. Chaque dimension est en mouvement, fixe une temporalité, détermine une intensité. Le ciel nous plonge dans la profondeur bleuissante ». 

Puis au sujet de Monet : « Monet passe de la peinture des ciels à la peinture qui devient ciel ».
 
Alors ce matin je suis allé voir les Nimphéas au musée de l’Orangerie et j’ai vu la profondeur du bleu, j’ai vu l’eau et le ciel indifférenciés. J’ai vu l’abîme du ciel.

Même si les mots s’effacent, le ciel vaste est bien là et sa « bleuité adorable » colore ma pratique de la méditation.

Xavier Ripoche
Paris

samedi 15 avril 2017

Pour l'amitié, pour la grâce.

Un matin.   

Chacun fait son nid de chaise ou de coussin.  On dépose autour de soi le cahier de notes, la photocopie du texte de Martin Heidegger, le stylo pour les notes, le crayon à papier pour annoter le texte. Son sac sur le côté, près du voisin, à la frontière du nid. La veste de l’autre côté. La bouteille d’eau où l’on peut. Des chaussettes de toutes les couleurs, des châles sur certains genoux.

Ça papote malgré Marine, gardienne du temps hiératique, qui attend, le gong à la main.
Les bruissements de voix se calment.  Les trois coups de gong résonnent.
Nous méditons, tous réunis dans le silence.  Il fait chaud. Un coup de gong.

Tous les jours.  Hadrienet Fabrice s’installent tour à tour à la table posée sur l’estrade couverte d’un tapis rouge.

Ils sont dire et monstration :
Posez-vous devant un tableau, mettez-vous à l’écoute de la parole, à l’écoute de la musique du monde.  Tout être humain peut le faire, il suffit de se mettre au travail.

Lecture d’un poème d’Henri Michaux.

La culture, c’est apprendre à être un être humain.

L’homme vit dans la Dimension, entre le ciel et la terre.  Une mesure nous est octroyée et nous avons à la déployer.  On ne comprend pas tout mais c’est ça la Dichtung, proche parente de la poésie et de la philosophie.

Et Hadrien et Fabrice nous montrent et nous remontrent.   Regardez comment toutes les touches de peinture chez Cézanne sont en rapport.  Regardez ce tableau de Poussin, la courbe de la rivière.  Et Matisse, comment tout bouge et vous inclut. 

Lecture d’un autre poème de Michaux.  Quand on aime on ne compte pas.

Et puis il y a Anna qui danse avec son violon. La musique de Bach nous traverse.  Mon voisin pleure.

Posez-vous devant un tableau, cela prend du temps de voir.  Ecoutez.  Mettez-vous au travail.

Allez voir Pelléas et Mélisande dans la mise en scène de Bob Wilson, Le sacre du printemps de Pina Bausch.  Agone de Balanchine. La sculpture de Caro à La Défense, After Olympia.

Se mettre à l’écoute du monde, prendre la place qui nous est octroyée.  Nous mortels, avec cette mort comme limite qui nous ouvre tous les possibles. Martin appelle ça horizon.

Poème.  De… Henri Michaux. Cela va de soi.   La voix de George Oppen, autre poète.  Américain celui-là.

Il suffit de travailler.  Mettez-vous au travail. On est paresseux parce qu’on ne se fout pas la paix.  Si on se fout la paix on est là. Quand on travaille ça donne.

Se déployer à sa juste mesure.

Hadrien, Fabrice, Fabrice, Hadrien. Regardez, écoutez.  Soyez.

Demain Hadrien va nous parler du Ciel et de l’Inconnu.

Fabrice-Hadrien.  Hadrien-Fabrice. Pourquoi ce séminaire ?

Pour être le « là ».  Pour être un trait d’union.  Pour rien.

Pour l’amitié. Pour la Grâce.

Merci.

Anne Vignau
Dinard



Il restera dans nos cœurs comme un temple grec

Je retrouve aujourd’hui la magie que j’ai connue dès le premier séminaire auquel j’ai assisté dans l’école. 

Il y a magie parce qu’il y a monde, c’est-à-dire un espace où on peut habiter ensemble. 

Notre séminaire déploie ses modulations sous le ciel de Bretagne.  

Une parole y est transmise qui nous élève et nous réjouit; parole philosophique, parole poétique. Nous avons entendu que l’être à la possibilité de se déployer dans l’horizon de la finitude humaine, entre ciel et terre, entre naissance et mort, dans la parole. 

Le violon d’Anna Gockel, exemplaire, lui aussi parle, danse, enseigne et sa voix résonne sublimement dans cet espace.

Bientôt ce sera la fin mais il restera dans nos cœurs comme un temple grec, magnifique sous le soleil.

Xavier Ripoche
Dinard

vendredi 14 avril 2017

On ne peut habiter qu’un poème. Sinon on erre.

Nous écoutons un poème.
Ce sont des mots. Mais d’abord des sons. Des mots qui sont comme des notes.

Avec des S qui sifflent.
Avec des L qui lapent.
Avec des R qui rappent et des K qui claquent.

Des mots qu’on ne comprend pas. Qu’on ne cesse jamais de comprendre. Toujours autrement.
Des mots qu’on entend. Sans jamais finir d’en saisir le sens. Des mots qui sonnent et résonnent. Ouverts.

Des mots énoncés, proclamés. Qu’on ne peut pas lire juste pour soi-même.
L’instrument du poète : sa voix. Celle-ci est grave, sombre, chargée du poids du siècle. Sombre et légère. Lourde et fluette. Fragile. Si fragile. Un souffle trop brusque pourrait la faire fuir. Mais solide. Un sol sur lequel reposer. Solide parce que fragile. Un abri. Le lieu où habiter.

On ne peut habiter qu’un poème. Sinon on erre. Seul le poème nous relie. Aux autres, au monde, au ciel et à la terre. Sans poème, pas de sol. Ça se disperse. Ça s’éparpille. Ça se renverse. Ça n’a plus de mesure. Le poème donne la mesure. Après on est libre. On a sa propre écoute. La même pour tous.

Le poème. Le même pour tous. Ensemble. Et pour chacun. Le même. En propre.

Benjamin Couchot
Dinard

Depuis que je tiens un crayon en main je veux écrire, des poèmes, des livres, des nouvelles, peu importe, écrire.

Lors de son deuxième enseignement, Hadrien France-Lanord a montré, notamment, le déplacement qu’il y a à faire pour entendre ce qu’est une Parole poétique, à partir de la lecture de la conférence « … habiter en poète … » de Martin Heidegger (dans Essais et Conférences). 

Un moment m’a particulièrement frappée, celui où il est question du fait d’écrire. 

Sans doute parce que depuis que je tiens un crayon en main je veux écrire, des poèmes, des livres, des nouvelles, peu importe, écrire.

Par un ajointement heureux, Hadrien France-Lanord a mis des mots ce matin sur un écueil radical à l’écriture qui m’était apparu il y a quelques temps, moi qui voulais écrire. 

L’écueil est qu'il n’est pas question de volonté dans l’écriture (et je vous laisse librement penser le parallèle avec la pratique de la méditation). En effet, il n’est pas tant question de vouloir écrire à propos de quelque chose que de se demander ce que la chose a à nous dire. 

«Écrire c’est trouver la manière de dire ce qui ce dit à nous » 

précise Hadrien France-Lanord. 

Ainsi, les idées viennent à nous plutôt que nous les cherchons et, « s'il y a quelque chose à faire pour les laisser venir, c’est écouter ».

La Parole poétique n’est donc détenue par personne, elle est entièrement libre, elle n’a ni maître ni possesseur. 

L’être humain - en poète - écoute et accueille la Parole qui s’adresse à lui « par effraction », souligne Hadrien France-Lanord. 

Et, ensuite, quand l’être humain - en poète - l’a dit ou l’écrit, il en prend la responsabilité.

Marine Manouvrier 
Dinard.

jeudi 13 avril 2017

Le temps de l'écoute

 

" Plus l'œuvre d'un poète est poétique et plus son dire est libre : plus ouvert à l'imprévu, plus prêt à l'accepter "

Martin Heidegger
"... habiter le monde en poète..."

Il s'agit de se mettre à l'écoute de la parole. C'est tout simple. Il n'y a de parole que lorsque cela parle.

Ça vous vient, ça résonne.

C'est du même ordre que la pratique de la méditation.

On se dispose et on s'ouvre à l'imprévu.
On ne décide pas d'avance, on ne cherche pas à obtenir un effet.

On laisse faire.
On accueille. 
On écoute.

Anne Vignau
Dinard

Ce goût de l'aventure

Mouvements - Henri Michaux.

« La clé qui ouvre la porte d’une œuvre d’art c’est la présence, jamais la référence. »


Fabrice Midal tentait de montrer hier soir, lors de sa troisième causerie sur la culture, comment faire face à une œuvre d’art. Il était question de ne rien faire de manière à laisser être ce qui est. 
Ne pas chercher à dire, à voir ni à entendre pour pouvoir véritablement entrer en rapport à l’œuvre d’art.  
Que suis-je donc venu faire à ce séminaire 
Moi qui ai souvent des difficultés à voir des œuvres d’art je ne vais apprendre aucune recette, aucun truc  pour sortir de l’aveuglement dans lequel je suis. Les références historiques ou autres ne m’aideront pas non plus. Il s’agit plutôt de désapprendre, de se tenir face à l’œuvre avec gravité et légèreté à la fois. 

La méditation est l’une des clés de cette entrée en présence. 
Les poèmes d’Henri Michaux lus par Fabrice en sont une autre.
Voilà un tout petit aperçu de ce séminaire qui a commencé lundi. J’ai déjà l’impression d’avoir fait un voyage, d’avoir quitté les rives des connaissances convenues pour entrer dans une aventure. C’est sans doute ce que je retrouve à chaque fois que je participe à un séminaire de l’école, ce goût de l’aventure, cette impression d’être au travail, ensemble avec les enseignants et les participants.  
C’est dans les séminaires que je sens battre le cœur de notre École. C’est là que se trace à chaque fois un nouveau chemin, que se dessinent de nouveaux horizons. 
Je sais que même si les conférences filmées donneront sans doute lieu à un cours en ligne que je pourrai voir dans quelques mois, ce ne sera pas la même expérience. 
Ce que nous vivons ensemble lors d’un séminaire de notre École est à chaque fois unique. 

Xavier Ripoche
Dinard

mercredi 12 avril 2017

Mais hier, quelque chose de plus. J’ai entendu.

Anna au violon, Dinard 2017.
Bien sûr, j’avais déjà entendu de la musique.

Les notes qui se succèdent les unes aux autres. Joyeusement, tristement. Tristement joyeuses, le plus souvent.

Elles défilent devant moi. Me caressent à peine. Doucement plaisantes.

Elles sont là. Je suis là. Face à face.

Mais hier, quelque chose de plus. J’ai entendu. Mais pas uniquement.

J’ai vu. J’ai goûté. J’ai senti. J’ai respiré. Pas seulement. J’ai vécu.
La musique a vécu en moi. Elle m’a mis en mouvement. De l’intérieur.
Le violon. Le frottement des cordes. Les notes qui résonnent.
Devant moi. Autour de moi. En moi. Sans distinction. Partout.
Les notes. Plus les unes derrières les autres. Les unes au-dessus des autres. Les unes autour des autres. Les unes contre les autres.

Ça frotte. Ça s’entrechoque. Ça s’entrelace. Ça s’embrasse.
Ça entre en résonance. Et tout entre en résonance. Le violon. Les notes. Les unes contre les autres. Moi avec. Et tous les autres. Anna derrière le violon. Et tous les autres autour. Tous ensembles. Enfin réunis. En résonance.

Merci.

Benjamin Couchot
Dinard

mardi 11 avril 2017

Calculer la moyenne rend tout moyen

Fabrice Midal nous parlait hier des statistiques et des moyennes établies au nom d'une vérité "scientifique" qui donnerait à voir la réalité. 

Mais une moyenne dit-elle quelque chose de vrai ? Par exemple, la moyenne des élèves d'une classe dit-elle le niveau de la classe ? 

Si vous êtes 10 à lire cet article, que 5 d'entre vous le trouvent génial et lui mettraient une note de 19/20 et que les 5 autres le trouvent nul et lui donnent une note de 1/20... Nous arrivons à une moyenne de 10/20 pour le "taux de satisfaction" de ce post, moyenne qui ne représente aucun des avis réels !  Ni ceux qui adorent, ni ceux qui détestent. 

Et c'est souvent comme cela : on nivelle par des moyennes toute aspérité, toute singularité, toute réussite, toute difficulté. La moyenne rend tout moyen.

Voici comment Fabrice Midal le disait hier soir :

"Les statistiques devraient être le reflet du monde et c'est le monde qui est devenu le reflet des statistiques..."


En ces temps de campagne présidentielle, on peut s'interroger sur la vérité des sondages, menés auprès "d'un échantillon représentatif de la population"... Ne sont-ce pas ces mêmes statistiques qui influencent nos pensées, nos avis, nos préférences ou nos votes ? Ne sont-ce pas ces chiffres, ces moyennes qui posent un écran entre nous et le monde ? Qui  donnent à la réalité un tout autre visage ? Qui nous empêchent de voir pour de bon ?

"La poésie révèle ce qui en nous peut résister aux statistiques" 

ajoute Fabrice Midal.

C'est pourquoi en ces temps troublés et incertains, où la politique se mesure à la force de ses "punch lines", où parler est de plus en plus difficile, l'écoute de l'art, qui nous permet d'habiter le monde en poète, est essentielle. Et pour cela la méditation offre une disposition majeure.

Marie-Laurence Cattoire
Dinard

Un sentiment de solitude

Dinard. Fin du premier jour du séminaire "Comment habiter le monde en poète ?"

Je vais me coucher envahie par un sentiment très profond de solitude. Cela m'arrive souvent dans un séminaire.

Les années dans l'École occidentale de méditation m'ont appris à l'apprivoiser et à la chérir car c'est la solitude qui nous permet de recueillir ce qui se donne dans ces séminaires.

Comme l'a dit Fabrice Midal en introduction, nous ne savons pas ce qui va se passer et rentrer en rapport à la poésie implique de partir à l'aventure.
 
Ceci nous concerne chacun en propre. Comment peut-il en être autrement ?

Vous vous en doutez bien, nous n'allons pas, dans ce séminaire, parler de la poésie en tant que genre littéraire mais de cette poésie qui est le lieu où l'homme peut habiter son existence. Cette poésie qui est un dire, une monstration.

Et la culture dont va nous parler Fabrice Midal ne concerne pas l'expo qu'il faut "faire" ou une simple appréciation esthétique mais bien plutôt comment un tableau ou un poème peut nous aider à vivre...

Ceci concerne l'essentiel de notre existence pour qui veut bien le regarder ou l'entendre.

Et c'est dans la solitude de chacune de nos existences que nous pouvons laisser le poème avoir lieu.

Anne Vignau
Dinard

À quoi sert la culture ?

À quoi sert la culture ? Et d'ailleurs qu'est-ce que la culture ? 

Voici deux phrases, deux pistes de réflexion,  glanées au cours du premier enseignement que Fabrice Midal a donné hier soir, dans le séminaire  "Comment habiter le monde en poète ?" qui a lieu cette semaine en Bretagne.

« En lisant un poème, nous entrons dans le temps et l’espace de notre existence »


«  Pour l’être humain, rien n’est naturel. Le naturel ne se trouve que dans un voyage où l’on se purge »


Marine Manouvrier
en direct de Dinard

lundi 10 avril 2017

Habiter le monde en poète

Aujourd'hui 10 avril, nous sommes 112 à nous être réunis pour essayer de travailler et comprendre ensemble comment habiter le monde en poète... 

Le séminaire a démarré de manière "fracassante" avec Fabrice Midal qui nous a lu un poème de Henri Michaux Portrait des Meidosems (si vous voulez le lire ou le relire, je vous recommande de le faire à voix haute ou - encore mieux - de vous le faire lire, c'est une étonnante expérience). 

Ce très long poème nous a d'emblée embarqués dans une expérience profonde d'écoute : 
un poème incroyablement concret, réel, qui balaie toutes les idées reçues sur la poésie qui essaieraient de la réduire à un divertissement esthétique...


Puis Hadrien France-Lanord a donné son premier enseignement : son propos est de nous faire voir en quoi la poésie fait apparaître les choses, dévoile la réalité, montre la vérité. De quelle manière la poésie donne lieu à l'existence en nous disposant à une ouverture au monde.

"Rien ne vous interdit d'entendre les mots qui peuplent notre monde" 



Cette belle phrase d'Hadrien France-Lanord est une invitation à écouter pour de bon durant cette semaine qui s'ouvre à nous, sous un soleil radieux, en Bretagne.

Marie-Laurence Cattoire
Dinard

vendredi 7 avril 2017

Le souffle est le portrait intime de notre existence


"Se faire le cadeau de l'immobilité, c'est s'offrir un moment pour voir ce que nous ne voyons pas dans l'agitation de tous les jours.
Voir notamment que le souffle nous raconte ce que nous dit notre être, 
voir qu’il est le portrait intime de notre existence ».

Marine Manouvrier, 
lors d’un des dimanches de pratique que l’Ecole de Bruxelles organise.

mercredi 5 avril 2017

Nous pouvons arrêter de faire comme si le présent n'existait pas.

Hier j'étais interrogée par un jeune étudiant en école de commerce qui rédige un mémoire sur la méditation. Il voulait savoir ce que cette pratique m'apportait en tant que manager. J'ai d'abord pris la précaution de lui dire que c'est en tant qu'être humain que la méditation m'aidait. Depuis treize ans, elle colore tous les aspects de ma vie. Elle a changé mon rapport aux enfants, à mon conjoint, au travail, à mes parents, aux autres, au monde... 

Mais en premier lieu, elle m'a fait découvrir qu'il existait quelque chose de tout à fait réel, disponible, tangible, concret : le présent ! 

La pratique régulière m'a entraînée à distinguer les moments où j'étais présente de ceux où j'étais ailleurs, plongée dans une rêverie, prisonnière d'une rumination ou encore tout simplement perdue dans une suite de pensées diverses qui m'emmenaient bien loin de mon corps. 
Pendant la méditation nous goûtons le contraste entre ces deux manières de faire : la prise de tête ou la présence corporelle... Sans cesse, nous oscillons de l'une à l'autre. Quand nous réalisons que nous sommes "partis" ailleurs que là où nous sommes, nous revenons, avec beaucoup de douceur mais délibérément, au moment présent.

Ce n'est pas si facile car parfois le présent peut-être très ennuyeux. Et les pensées semblent beaucoup plus intéressantes que l'immobilité silencieuse que nous adoptons pour quelques minutes. 
Et pourtant, tout est là, dans ce moment présent. 

Notre vie est entièrement là, offerte dans ce souffle qui nous anime, dans ce corps riche de mille perceptions sensorielles, dans cet espace qui nous entoure. 
Et même s'il ne se passe rien, il se passe tant de choses...

Chögyam Trungpa a dit " L'ignorance, c'est faire comme si le présent n'existait pas."*

Nous avons tellement tendance à faire comme si le présent n'existait pas. 
Et avant de découvrir la méditation, j'avais beaucoup de mal à reconnaître cela. J'étais tiraillée entre une intuition, qui me disait que le présent pouvait être précieux, et une injonction forte à devoir "être partout à la fois" par exemple. Ou encore, j'étais tiraillée entre le sentiment que la réalité pouvait être toute simple mais qu'avoir une vie "intellectuelle" riche et complexe était fondamentale....
Or ce que dit Chögyam Trungpa c'est que la pure intelligence réside dans le fait de reconnaître le présent, de le voir, d'entrer en relation directe avec la réalité.

Nous pouvons arrêter de faire comme si le présent n'existait pas.
À partir de là, peuvent se déployer une véritable écoute de l'autre, une véritable intelligence de la situation, une véritable humanité, celle qui permet de danser avec la vie.

Marie-Laurence Cattoire
Paris

*in Le sourire du courage, Pocket, 2012.

mardi 4 avril 2017

En posant notre corps, on pose notre être

"Quand on médite, on s'assoit, on se pose, comme une tasse sur une table, c'est un acte simple et ordinaire, comme nos grands parents se posaient près du feu. 

En posant notre corps, on pose notre esprit, et ainsi on pose notre être. On arrête la course en avant et on coupe l'esprit qui essaye de toujours arranger la réalité comme elle nous convient, on coupe le jugement, la comparaison, on accueille ce qui se présente et l'attention se déploie naturellement. 

Méditer, c'est cultiver cette disposition à accueillir ce qui est, tel que c'est, à accueillir aussi ce qu'on aurait tendance à fuir d’habitude. » 

Anne Vignau

lundi 3 avril 2017

Faudrait-il ne pas être trop ambitieux dans la vie ?

Toute mon enfance j’ai baigné dans une atmosphère où régnait subtilement l’injonction de ne pas montrer trop d’ambition personnelle sous peine d’être traité d’individualiste ou d’égoïste. 

Il y avait par exemple un prêtre avec qui parfois je jouais aux échecs après le catéchisme.

Systématiquement je perdais la partie ce qui me mettait en rogne. Systématiquement il me disait qu’il ne jouait pas bien aux échecs, ce qui me faisait me sentir vraiment nul. 
Je crois qu’il cherchait à me dire qu’il ne fallait pas prendre le jeu très au sérieux, que ce n’était pas très important de gagner. Je me rendais compte aussi que lui-même n’était pas complètement impliqué dans le jeu, il me semblait plutôt détaché.
 
Au fond les adultes ont souvent du mal à faire les choses sérieusement, à être pleinement présent à ce qu’ils font, à assumer une certaine ambition. Les enfants, même quand ils jouent le font souvent avec la plus parfaite application, le plus grand sérieux. Ils sont totalement investis dans ce qu’ils font, ils veulent gagner.
 
Il est vrai que le sérieux peut aller trop loin et devenir crispation sur soi-même, mais aujourd’hui je me rends compte à quel point faire les choses sérieusement et assumer une certaine ambition n’a souvent rien à voir avec de l’égoïsme. C’est plutôt de l’ordre du courage et de la confiance. Il s’agit de prendre le risque d’oser être qui on est, de prendre la place qui nous échoit. 
 
Est-ce que Cézanne, Mozart ou Proust n’ont pas réalisé leur œuvre avec le plus grand sérieux, avec la plus haute ambition ?
 
Au contraire, ne pas prendre ce qu’on a à faire au sérieux c’est renoncer, céder au découragement et finalement passer à côté de sa vie. Nous trouvons souvent tout un tas de raisons pour ne pas nous mettre au travail : nous renonçons à  tel ou tel projet parce que nous nous disons que nous n’y arriverons pas, que ce n’est pas original ou que nous n’atteindrons pas l’excellence de ceux qui ont réussi avant nous, nous papillonnons, passant d’une activité à une autre sans vraiment s’engager dans aucune. 
 
Pourtant nous pouvons tous mener notre vie avec le plus grand sérieux. S’assoir sur le coussin de  méditation c’est ne pas céder à la paresse, c’est prendre notre place sur cette terre avec courage. Il y est question de mettre les injonctions qui nous étouffent de côté pour laisser ouverte la possibilité que notre œuvre propre s’accomplisse

Il y est question de prendre sa vie au sérieux.

Xavier Ripoche
Paris

vendredi 31 mars 2017

Aborder la vie avec la plus grande curiosité

Méditer c'est apprendre à considérer avec finesse notre expérience. Peu à peu nous faisons attention aux détails, à tout ce qui, habituellement, passe comme inaperçu.  

Nous abordons la vie avec  une grande curiosité. Pas forcément une curiosité "mentale" mais plutôt une curiosité des sens, une exploration des sensations : comment ça fait ? Quel goût ça a ? De quelle couleur c’est ? De quelle intensité de couleur c’est ? Est-ce froid ? Chaud ? Froid par endroit et chaud ailleurs ? 

Nos perceptions sensorielles sont d'une grande intelligence. Elles nous aident à développer de la précision. Elles sont un terrain infini de découvertes.

Voici comment le dit Chögyam Trungpa :

« Le son n’a pas de limites, pas plus que la vue, le goûter, le toucher et les autres sensations n’ont de limites. Le domaine des sens est illimité, à tel point que la perception est en soi primordiale et impensable, qu’elle est au-delà de la pensée. Le nombre de perceptions est si grand que cela dépasse l’imagination. Il existe une quantité infinie de sons. Il y a des sons que nous n’avons jamais entendus, des formes et des couleurs que nous n’avons jamais vues et des sensations que nous n’avons jamais éprouvées. Les champs de la perception sont illimités. »

Méditer nous entraîne à prendre acte de cette richesse de la vie, de ses mille et unes nuances, de ses subtilités profondes, de sa dimension d'aventure et aussi... de sa grande bonté

Avoir un corps, sentir, respirer, bref être vivant, est tellement bon, joyeux et précieux... 
Alors pourquoi l'oublier ?

Marie-Laurence Cattoire
Paris

jeudi 30 mars 2017

La joie profonde de former une communauté de silence

Poliakoff - composition abstraite 1968.
Il y a trois semaines, un dimanche, Paris était ensoleillé - le printemps s’annonçait  indéniablement. 

Pour  quitter ce bon soleil et m’engouffrer dans l’escalier raide qui monte à la salle de la Prudentielle, il me fallait un peu de courage.  

Le dimanche après-midi les coussins sont disposés autrement, il y a de l’espace entre chaque tapis/coussin  et le tout forme un demi-cercle. C’est aéré. Je prends place, tout cet espace autour, j’ai l’impression d’être sur une embarcation, mes voisins de même, chacun semble prêt pour naviguer. 

Mais nous sommes sur la terre ferme, les embarcations ne voguent pas. Nous sommes invités à disposer notre corps et à laisser son poids se poser vraiment.

J’aime prendre cette posture - elle m’est familière puisque je m’entraîne régulièrement.
Mes yeux ouverts voient. A ma droite devant de l’orange vif, du noir et du turquoise, une main gauche de femme, un bracelet scintillant, loin devant un chemisier bouffant de couleur crème et du noir et du rouge vif, à ma gauche,  du bleu profond et du bleu clair et une main droite de jeune homme - mon regard n’est pas bavard, c’est simplement mon champ de vision - ce que je vois est magnifique. 

Des stèles vivants autour de moi, non pas des installations permanentes mais des stèles se dressant à la faveur du temps. 

J’avais oublié cette joie profonde d’être ensemble, de former cette communauté de silence.

Fabrice Midal, dans son livre Etre au monde parlant  du sens politique des tragédies commandées à l’époque de Périclès, écrit  : «  Ne pourrions-nous pas imaginer que le fait de pratiquer permette, sous un autre registre, de vivre cette expérience politique d’être ensemble de manière profondément gratuite, dans l’épreuve de notre humanité commune ?
J’ai eu le sentiment en guidant les pratiques de plusieurs centaines de personnes de faire une telle expérience »

Mon expérience de la pratique de ce dimanche après-midi là, je la qualifierais volontiers de politique. 

Elisabeth Larivière
Paris

mercredi 29 mars 2017

Méditer ou philosopher ?

Hadrien France-Lanord et Fabrice Midal, séminaire Éthique & Méditation.
En 2006, j'ai participé à mon premier séminaire de méditation co-enseigné par... un philosophe! Pas un philosophe qui vous explique que le Bouddhisme n'est pas une religion mais une philosophie, non, un philosophe occidental, qui nous dévoilait le monde Grec, Socrate, Aristote et Platon. Qui nous présentait le panthéon grec et le magnifique ouvrage de Walter Otto Les Dieux de la Grèce

Pour moi qui avais fait des études scientifiques ce fût un choc ! Inscrite là pour apprendre à méditer, j'ai de surcroît découvert comment apprendre à penser. Je ne parle pas tant de penser de manière intellectuelle ou conceptuelle, mais plutôt de voir le monde en ayant conscience du prisme que notre héritage occidental installe dans nos esprits. 

J'ai découvert aussi comment le monde grec a pensé la pure présence, la pleine présence que nous travaillons dans la méditation. Comment la philosophie occidentale établit son rapport à l'espace, au temps, au passé et à l'avenir... Des sujets éminemment passionnants qui m'ouvraient de nouvelles perspectives. 

Découvrir ainsi "mes" racines grecques a permis de m'ancrer plus solidement dans le monde.Être consciente d'où je viens me permet de comprendre où je vais et comment y aller.

Depuis, je ne manque plus aucun de ces séminaires organisés une fois par an. Ils forment un cercle vertueux : étudier la philosophie sur un séminaire de méditation donne de l'ampleur et de la profondeur à notre geste méditatif. Et méditer dispose à une ouverture d'esprit parfaite pour écouter pleinement la parole philosophique.

La philosophie est une manière d’essayer de comprendre comment habiter notre monde. Or cela résonne avec l’invitation de la méditation : trouver sa place sur cette terre et l’habiter pleinement.
Il faut dire que les philosophes que Fabrice Midal invite sont exceptionnels de pédagogie, de simplicité et d'humanité :  la force de ces séminaires est d’être absolument compréhensible par tous, que l’on aime la philosophie ou pas. Non parce que les enseignants vulgarisent le propos et “abaissent le niveau” mais parce que leur seul souci est de parler avec simplicité de notre existence et de ce qui peut nous libérer.

Le prochain séminaire, intitulé Comment habiter le monde en poète ? commence le 10 avril et sera co-enseigné par Fabrice Midal, qui parlera de la culture, et par le philosophe Hadrien France-Lanord. S'il reste des places je ne peux que vous recommander de vous inscrire, c'est une expérience étonnante qui risque de changer votre regard sur le monde.

Marie-Laurence Cattoire
Paris

mardi 28 mars 2017

Les eaux de Mars (c’est de saison)

J’aime bien la peur, je trouve ça intéressant. 

Chögyam Trungpa en parle très bien et il dit entre autres ceci :
« La peur peut prendre bien des formes (…) [elle] se manifeste parfois sous forme d’agitation : nous gribouillons dans notre carnet, tambourinons avec nos doigts ou gigotons sur notre chaise. Nous avons l’impression de devoir remuer sans cesse, comme un moteur de voiture qui tourne.  Les pistons montent et descendent, montent et descendent et leur mouvement perpétuel nous rassure. (…) Nous disposons d’innombrables stratégies pour nous changer les idées et nous distraire de la peur.  Il y a des gens qui prennent des tranquillisants, d’autres qui font du yoga.  D’autres encore regardent la télévision, lisent une revue ou vont prendre un verre dans un bar. (…) Nous devons observer notre façon de nous mouvoir, de parler, de nous conduire ; nous devons voir comment nous nous rongeons les ongles, comment nous mettons parfois les mains dans les poches sans raison.  Petit à petit, nous comprendrons comment la peur s’exprime sous forme d’agitation.  Il est important de se rendre compte que la peur est toujours en train de rôder alentour, dans tout ce qu’on fait. (…) » 

Dans la pratique de la méditation, on a vraiment le temps et l’occasion de regarder notre peur de très près. La peur, l’angoisse, le stress, le doute… tout y passe et repasse en boucle.

Mais finalement, à force de fréquenter cette peur, on finit par faire la paix avec elle.  Et oui, on a presque tout le temps peur et on s’angoisse, bref on souffre. A force d’y porter attention, de la regarder de près, les yeux dans les yeux, de ne pas partir en courant face à elle, on finit par ne pas trouver ça très grave.  
Je dirais même qu’on la prend en affection cette brave peur, on peut lui faire des câlins ou des bisous. On peut être bienveillant envers cette compagne qui chemine à nos côtés.
Et tout d’un coup, tout s’ouvre.  
Les anges et la fée Clochette viennent nous visiter, la vie devient plus légère, on se prend moins au sérieux et on chante «Les eaux de Mars* »  à tue-tête sous la douche :

« Un pas, une pierre,
Un chemin qui chemine
Un reste de racine,
C'est un peu solitaire

C'est un éclat de verre,
C'est la vie, le soleil
C'est la mort, le sommeil,
C'est un piège entrouvert

Un arbre millénaire,
Un nœud dans le bois
C'est un chien qui aboie,
C'est un oiseau dans l'air

C'est un tronc qui pourrit,
C'est la neige qui fond
Le mystère profond,
La promesse de vie

C'est le souffle du vent
Au sommet des collines
C'est une vieille ruine,
Le vide et le néant

C'est la pie qui jacasse,
C'est l'averse qui verse
Des torrents d'allégresse,
Ce sont les eaux de Mars

C'est le pied qui avance
A pas sûr, à pas lent
C'est la main qui se tend,
C'est la pierre qu'on lance
(…)
C'est un oiseau dans l'air,
Un oiseau qui se pose
Le jardin qu'on arrose,
Une source d'eau claire
(…)
Un poisson, un geste,
C'est comme du vif argent
C'est tout ce qu'on attend,
C'est tout ce qui nous reste
(…)
C'est l'hiver qui s'efface,
La fin d'une saison
C'est la neige qui fond,
Ce sont les eaux de Mars

La promesse de vie,
Le mystère profond
Ce sont les eaux de Mars
Dans ton cœur tout au fond. »   


Anne Vignau
Saint-Gratien

*A l’origine une chanson brésilienne, Aguas de Março, écrite par Tom Jobim. Si vous souhaitez l’entendre, écoutez l’interprétation de Elis Regina et TomJobim. 

dimanche 26 mars 2017

Soigner notre lien aux choses

Giorgio Morandi
Quand on dit que la méditation change notre rapport à nous-mêmes, aux autres, au monde,  ça veut dire qu’elle change aussi notre rapport aux choses... Si toutefois les objets qui nous entourent sont des choses.
Dans le séminaire de janvier 2014, 16 questions posées à notre existence Fabrice Midal consacre un enseignement à la chose.

Qu’est-ce qu’une chose?  Une chose a une présence, une plénitude. Une chose, c’est un recueillement de présence.
Une « non-chose » rend une fonction mais n’a pas de présence. 

Pratiquer la méditation nous  amène à faire la différence…et à retrouver le cœur d’enfant qui connaît le lien intense aux choses.

Le poète Rainer Maria Rilke dit des choses qu’elles sont les « véritables amies de mon enfance ».

La petite fille qu’est Nathalie Sarraute, dans son texte autobiographique Enfance, après avoir demandé à sa tante de lui laisser un flacon de parfum vide plutôt que de le jeter écrit :
" Nous voici, le flacon et moi, seuls dans ma chambre. Je le tourne avec précaution en tous sens pour mieux voir ses lignes arrondies, ses surfaces lisses, son bouchon taillé à facettes. "
La petite fille commence alors  par enlever ce qui l’enlaidit. Un vilain ruban qu’on a noué autour de son goulot, une épaisse étiquette jaune et luisante. Puis elle décrit dans de menus détails de quelle manière elle va débarrasser son flacon d’une couche blanchâtre laissée par la colle. Elle va le laver, le sécher avec un coin de la couverture de son lit.  " Alors il apparaît dans toute son éclatante pureté... Je le tends vers la fenêtre pour le présenter à la lumière, je l’emporte au jardin pour que le soleil le fasse étinceler.. le soir, je le contemple sous la lampe… Rien ne nous menace, personne ne viendra me l’enlever. "
Et plus loin elle dira " Quand je l’emporte avec moi, je le tiens enveloppé, je ne veux pas que des regards, des paroles frivoles puissent l’atteindre."

Fabrice Midal dans son enseignement sur la chose soulignait " qu’on a rapport aux choses à la mesure où on commence à se les approprier." Ça ne veut pas tant dire en devenir propriétaire mais en avoir la responsabilité et établir un lien.

Les pratiques de bienveillance aimante nous permettent, entre autres, de soigner nos liens aux choses.

Elisabeth Larivière
Paris

vendredi 24 mars 2017

Si vulnérables sans nos idées...

Nous vivons dans des pays démocratiques où on peut exprimer librement nos idées. C’est une chance ! La liberté d’expression est essentielle. Il y a eu des époques où on pouvait risquer sa vie à dire ce que l’on pensait et aujourd’hui encore cette liberté n’existe pas dans de nombreux pays.
Les réseaux sociaux en particulier sont de formidables lieux d’échanges d’idées et d’opinions où chacun peut dire ce qu’il pense. 

Pour autant je suis souvent mal à l’aise de voir par exemple sur Facebook certains déchaînements d’opinions, des prises de positions pour ou contre tel ou tel homme politique ou certains montages vidéo visant à ridiculiser telle ou telle personne. Que faisons-nous de cette liberté d’expression si chèrement acquise par nos ancêtres ?

Personnellement j’ai appris à me méfier de mes opinions. Depuis que je pratique la méditation je vois qu’elles sont un peu comme des vêtements que je porte mais qui ne disent pas forcément la vérité de ce que je suis. 

Comme pour les vêtements il y a des opinions de toutes les couleurs. Comme pour les vêtements il y a des opinions à la mode. Que ferions-nous sans elles ? Elles nous rassurent, elles nous donnent un sentiment d’appartenance à tel ou tel groupe. Nous choisissons nos amis en fonction d’elles. Ceux qui pensent comme moi sont mes amis, les autres je m’en fous, voire je les méprise. « J’aime, je n’aime pas, je m’en fous » ; c’est en gros ce qu’on trouve dans nombre de messages postés sur les réseaux sociaux.

Pourrions-nous imaginer mettre nos opinions, nos « j’aime, je n’aime pas » de côté pendant quelques minutes? Serait-ce si terrible à faire? Serions-nous si démunis, si vulnérables sans nos idées?

C’est ce qui se passe lorsqu’on pratique la méditation. On porte attention à notre corps, à notre souffle, on est ouvert à notre environnement, aux couleurs, aux sons. On voit nos pensées pour ce qu’elles sont, des pensées, rien de plus. C’est vrai que c’est déstabilisant et que cela rend vulnérable de ne pas chercher à s’appuyer sur nos opinions comme sur des béquilles. Mais que c’est bon aussi de humer comme un parfum de liberté !

Avec la pratique régulière, certaines opinions auxquelles nous étions si attachés nous apparaissent finalement comme des habits dont au fond nous n’avons pas besoin et qui finissent à la longue par se désagréger. On touche une certaine nudité, une simplicité, une innocence.
Débarrassés de ces vêtements inutiles on peut alors faire l’expérience de la clarté d’esprit. On voit enfin les choses comme elles sont, simplement, dans leur vérité nue, sans en faire tout un foin, sans avoir besoin d’en rajouter.

Parfois il arrive même qu’on touche à la joie indicible d’être.

Xavier Ripoche
Paris

samedi 18 mars 2017

Dévorer la moelle des koudous

La perte d’un proche est une épreuve existentielle très profonde. La disparition de mon compagnon a chamboulé ma vie et, étonnamment (ou pas), ce n’est pas seulement cette relation qui est touchée, mais tout ce qui constitue ma vie. 

Par moment, quand on médite, quelque chose s’ouvre, et on ne sait plus rien, tout est ouvert et sans repères.  

Là, quelqu’un est parti, et l’absence a ouvert une brèche.  Plus rien n’est configuré comme avant, tout est ouvert, ce que je suis n’est plus, comme si nous ne pouvions être qu’en étant adossés à d’autres. Et quand un autre qui a de l' importance s’en va, ce que nous sommes s’effondre.  

La tentation, c’est de vite reprendre « tout comme avant », pour ne pas trop ressentir le vent qui balaie toutes les balises sur son passage et laisse sans voix, les mains et la tête vides.  

L’expérience de la pratique m’aide à tenir debout dans ce vent sauvage; c’est douloureux, parfois presqu’insupportable, et pourtant c’est là que la vie se tient, dans cette contrée aride, entière, première,  pas encore domestiquée par les projets et les certitudes.   

Un passage de Thoreau extrait de De la marche, publié en 1862, m’a frappé. Il parle de ce qui nourrit véritablement l’être humain : 
"Les Hottentots  dévorent avec avidité la moelle crue du koudou et d’autres antilopes, tout naturellement. Certains de nos Indiens du Nord mangent la moelle crue du renne polaire ainsi que d’autres parties, y compris la pointe des merrains aussi longue que souple… Ils prennent ce qui sert d’ordinaire à alimenter le feu. C’est sans doute meilleur que le bœuf nourri en étable et le porc d’abattoir pour bâtir un homme. Donnez-moi une nature sauvage qu’aucune civilisation ne peut supporter de regarder, comme si nous vivions de la moelle des koudous dévorées crues. » 

Les épreuves de l'existence nous nourrissent, si on veut bien les laisser nous ébranler. 
Et la méditation, c’est ainsi que je la comprends, n’a rien d’un artifice pour domestiquer la vie et moins souffrir ; elle est  une école pour apprendre à goûter à sa moelle.

Dominique Sauthier
Genève

vendredi 17 mars 2017

Le courage c’est avoir du cœur

Il n’est pas besoin de suivre un cours en 10 leçons pour avoir du courage. Vous en avez fait l’épreuve, déjà, en pratiquant la méditation. Il y a quelque chose d’héroïque dans la pratique de la méditation : oser ne rien faire et examiner sur le champ ce qui survient. Avoir le courage de regarder ce qui est et ne pas éviter l’expérience, et puis  la laisser pour ce qu’elle est.

Courage est un mot qui fait un peu peur car il est souvent utilisé pour des actes qui sont grandioses, extraordinaires, ou à propos de personnalités hors du commun. Cela impressionne beaucoup mais en fait ce n’est pas cela, pas cela du tout.

Le courage n’est pas une bravoure ou une témérité aveugle, le courage c’est avoir du cœur. Nous ne l’entendons plus si bien en français mais le coeurage c’est être à l’écoute intime de ce que le cœur dit. C’est avoir le cœur réveillé.

Le pratiquant s’entraîne ainsi à ne pas porter d’armure, à ne pas se protéger des autres et du monde. Il y est de plain-pied, dans le monde. Et en œuvrant avec courage, il éveille le courage par où il passe. C’est tout simple, lorsque nous rencontrons quelqu’un de très courageux, cela éveille le courage en nous, n’avez-vous pas vous aussi fait un jour cette expérience?

Apprendre à explorer ses peurs et ses doutes, c’est apprendre à ne pas se couper d’une part de notre humanité. Pour notre temps, celui des marchands d’illusions où les garants de la vérité s’effondrent et où la peur de la peur monte les hommes contre les hommes, il est essentiel d’apprendre à ne plus avoir peur de l’entièreté de notre expérience.

Marine Manouvrier
Bruxelles

NB cet enseignement est extrait des Stages de Confiance organisés par l'École. Pour en savoir plus.

mercredi 15 mars 2017

D’où nous vient l’idée que la vitesse est la norme ?

A l’heure où les responsables politiques se déchirent pour des querelles de partis, loin du tumulte, à contre-courant de l’affairement et des démêlés judiciaires dont nous abreuvent les médias, juste s’assoir sur le coussin de méditation est un acte décisif. 

Là, au lieu d’accélérer pour être le premier on ralentit à l’extrême. C’est comme si dans la rue, dans le métro parisien, parmi la foule pressée on se mettait à marcher à tout petits pas. Cela semblerait très étrange alors que tout le monde autour de nous marche à grands pas rapides.
Peut-être pas si étrange que cela si on prêtait attention à cette vieille dame ou à ce vieux monsieur qui avance très lentement, courbé par le poids des ans, rasant les murs pour ne pas être bousculé. 

D’où nous vient l’idée que la vitesse est la norme ?

D’où nous vient l’idée que la politique est le choix du meilleur système de gestion économique

Nous avons oublié que la politique, qui nous vient de la Grèce antique, c’est le bien vivre ensemble.
La politique commence par la politesse. Lorsque je tiens la porte à une personne, je me mets en retrait pour ouvrir la possibilité du bien vivre ensemble. Lorsque je dis bonjour, c’est un monde qui s’ouvre. 

Sur le coussin de méditation je peux faire les mêmes expériences. Je mets mon affairement en retrait pour laisser quelque chose de neuf apparaître, je dis bonjour à ce qui est, je marche à tout petits pas parmi la foule de mes pensées pressées.

S’assoir sur le coussin de méditation est pour moi l’acte politique par excellence car il ménage la possibilité du bien vivre ensemble.

Xavier Ripoche
Paris