lundi 26 septembre 2016

Rester présente face à la panique

Photo prise lors du séminaire "Pour tout dire, il faut savoir garder le silence"
Soudain j'apprends une nouvelle qui me désarçonne, m'inquiète, me fait perdre pied. 
Je sens la panique, ou plutôt je vois la panique comme une vague qui m'inonde et voudrait m'emporter. 
Sauf qu'elle ne m'emporte pas... Pourquoi ? 
Parce que je réalise mon état en même temps qu'il m'arrive, je reste présente aux drôles de sensations qu'il provoque, aux battements de mon cœur, à mon corps qui tremble. Je respire. Je reste présente. Je mets du poids dans mes jambes, je reviens à mon corps, je porte attention à mes perceptions sensorielles

"Quand tu es angoissé ou submergé, reviens simplement à ta présence corporelle.

écrit Fabrice Midal dans Simplement être là, le cœur grand ouvert.
 
Je regarde la couleur du temps, j'entends même un chant d'oiseau au milieu du brouhaha urbain et de mon brouhaha interne.

Depuis que je pratique la méditation je ne panique pas moins, je ne suis pas moins surprise par la vie, mais j'arrive à traverser les événements avec davantage de présence d'esprit, ce qui se traduit par davantage d'ouverture et un — petit — peu moins de peur !

Marie-Laurence Cattoire
Paris

vendredi 16 septembre 2016

La Joie d’être triste

Il y des moments dans nos existences qui ressemblent un peu à des traversées du désert; tout semble aride, la vie bien loin, la source tarie. La maladie a touché mes parents, bouleversant leur existence et mettant en évidence combien ils sont fragiles et dépendants.  Même si je me suis préparée au fait qu’un jour mes parents vont mourir, je suis très éprouvée par la réalité de la situation; les petits détails liés au délitement du corps me transpercent comme autant de  flèches : un dentier à nettoyer, la nourriture qu’une main autrefois si habile laisse tomber par terre, le frottement des pieds que les jambes n’ont plus la force de soulever, … Ce désastre me remplit d'une tristesse qui vient s’insinuer dans ma vie, imprégnant  mes journées d’un brouillard d’inquiétude qui effrite mon allant.

Lors de la retraite d’été qu’il dirigeait, Fabrice Midal a instruit une pratique d’amour bienveillant sur la Joie. Dans cette pratique, il a évoqué une croyance  qui peut  nous empêcher d’accéder à la Joie : nous pensons souvent que nous n’avons pas le droit d’être heureux. 
Cette phrase m’a évidemment interpellée et j’ai constaté que oui, dans cette situation,  je ne m’autorisais pas à être heureuse et que la Joie n’était pas vraiment au rendez-vous. 

Mais paradoxalement,  pendant une pratique où j’ai laissé libre cours à ma tristesse, la Joie est apparue.  J’ai ressenti la tristesse comme un mouvement du cœur vivant, et sentir ce cœur vivant m’a fait accéder à une Joie pure et profonde.

Dominique
Sauthier
Genève

Le tout premier stage de l'École pour découvrir et pratiquer l'Amour bienveillant sera donné du 27 septembre au 2 octobre prochains, en Normandie. Ouvert à tous ceux qui ont déjà suivi un stage de Pleine présence. Renseignements ici.

lundi 12 septembre 2016

La désobstruction du cœur

Pendant longtemps la pratique de l’Amour bienveillant me crispait au plus haut point, je la trouvais un brin naïve mais surtout je n’y arrivais pas.
 

Sans doute parce que je désespérais d’arriver à entrer pleinement en rapport avec cette chose dans le creux de ma poitrine, le cœur.
J’avais beau suivre les instructions à la lettre, rien de rien.
 

Puis, un jour, une phrase énoncée pendant la pratique par Fabrice Midal m’a indiqué un chemin.
"Voir qu’il est difficile de se relier à son cœur est déjà une modalité de rapport à son cœur."


Cette phrase m’a détendue, au fond il n’y avait rien à réussir, juste accueillir ce qui est, tel qu’il est.
A partir de ce jour, j’ai pu donner droit à cette modalité-là, mais aussi à d’autres qui sont doucement apparues.
Il me fallait prendre le temps d’apprivoiser ce qui m’est à la fois le plus caché et le plus propre.


Au fond, la désobstruction du cœur était à l’œuvre depuis la première pratique même si je ne le voyais pas.


Marine Manouvrier
Bruxelles


Le tout premier stage de l'École pour découvrir et pratiquer l'Amour bienveillant sera donné du 27 septembre au 2 octobre prochains, en Normandie. Ouvert à tous ceux qui ont déjà suivi un stage de Pleine présence. Renseignements ici.

samedi 10 septembre 2016

Trop de notes – ou la grand-mère ultime

Une anecdote célèbre met en scène Mozart et l'empereur Joseph II, lors de la première de l'opéra L'enlèvement au Sérail créé à Vienne. A l'issue de la représentation, l'empereur mélomane vient féliciter Mozart, mais déconcerté par la brillance de l'oeuvre, il lui déclare que cette dernière contient trop de notes. Ce à quoi le compositeur aurait répondu : « Sire, pas une de trop ! »

Mozart trop de notes – voilà qui laisse rêveur... Je ne peux m'empêcher de rapprocher cet effarant reproche de ceux dont nous parlait Fabrice Midal cet été en retraite. Pour illustrer le manque de bienveillance dont nous sommes tous victimes, il rappela non sans amusement le souvenir de sa grand-mère qui, avec force déclarations d'amour, lui assénait à chaque visite le catalogue de ses défauts et manquements à ses devoirs de petit-fils. 
Qui parmi nous n'a pas été exposé à de telles litanies ? N'avons-nous pas tous une telle grand-mère ?
Dont nous ne sommes d'ailleurs pas forcément le petit-fils ou la petite-fille, ni même lié à elle de quelque manière par le sang. Mais enfin une personne qui, en toute amitié, nous accable de pointes acerbes destinées à nous réformer. Trop de joie – ou de sérieux, et le jour suivant pas assez d'entrain – ou de calme... « Je dis ça pour ton bien, naturellement... »

On pourrait parler en l'occurence d'une sorte de grand-mère ultime, dont le discours au vinaigre de miel dissimule en fin de compte cette aimable vilénie : « Tu serais tellement formidable si tu pouvais juste être un peu moins toi-même... »
Joseph II, ce 16 juillet 1782, fut la grand-mère ultime de Mozart. « Quel musicien vous faites ! Si seulement vous pouviez juste faire un peu moins de notes... » A-t-il du en connaître, Wolfgang, dans sa courte et tumultueuse existence, des avatars de la grand-mère ultime !

Car, vous l'avez sûrement remarqué, elle sait prendre les visages les plus divers et les plus inattendus. A ce point qu'il arrive même parfois qu'on se retrouve l'espace d'un instant la grand-mère ultime de quelqu'un !
Ô combien nous la haïssons profondément : ses constantes tentatives de castration (ou d'infibulation) agacent – tandis que sa mauvaise foi désarme. Et combien nous fascine sa corrosive sollicitude.

Parfois, je me demande comment se relier dharmiquement avec la grand-mère ultime. Possède-t-elle cette bonté fondamentale inhérente à tous les êtres dont parlent les enseignements ? Je crois que oui (bien que les soutras n'en fassent pas mention). C'est peut-être à cela qu'il faudrait se relier d'abord : sous le masque – son humanité recroquevillée.
Et à partir de là, voir ce qu'elle a vu en nous – insupportable pour elle mais si rare. Qu'est-ce qui est touché là exactement ? Deux choses peut-être. La première est notre cœur –  cible immanquable de toutes les attaques. Une pointe, même minime, de la part de quelqu'un pour qui nous avons de l'affection, c'est douloureux.

Mais au-delà – une fois cette pointe accueillie et transmutée par la terre du cœur – si l'on poursuit le regard vers ce que désigne l'index un peu torve de la grand-mère ultime, que distingue-t-on ? Ne met-elle pas le doigt précisément sur ce qui nous anime ? Ce que nous sommes en propre ? Sur la façon dont la vie en nous traversant nous éclaire ?

Pourquoi alors cette lumière doit-elle être dénoncée comme un mauvais rayon ? Pourquoi fait-on la grand-mère ? Quelle peur, quelle peine, quelle incompréhension fait jouer ce ressort ? Et que devient la GMU sur un coussin de méditation ?

Questions bizarres peut-être – à moins d'avoir un faible pour elle.

Mais si nous n'en n'avons pas pour elle – qui en aura ? Certainement pas elle.

Yves Dallavalle
Chapendu

dimanche 4 septembre 2016

Mercy Seat

C’était il y a quelques jours, à Paris.
 
Dans un dernier sursaut avant la rentrée, l’été se rappelait à nous avec force. Le chaud s’était abattu sur la ville ralentissant tout, la respiration, les mouvements, les corps. 

Seuls quelques éclats de voix venaient parfois rompre cette atmosphère pleine et enveloppante.
 
Un matin, accompagnée d’un ami, nous avons installé deux coussins de méditation sur la terrasse de la maison où je séjournais.
Nous nous sommes assis contre un grand mur blanc, juste avant l’heure où la chaleur s’établit en maître de la journée.
Il me semblait être adossée à l’église Saint-Médard tant elle était proche.

Le gong sonne et, dans le silence du petit matin, résonne depuis une fenêtre voisine:

It began when they come took me from my home
And put me in Dead Row,
Of which I am nearly wholly innocent, you know.
And i’ll say it again
I..am..not..afraid..to..die.
...
And the mercy seat is waiting
...


La voix si particulière de Nick Cave déchire ce silence avec Mercy Seat.

Mercy seat, c’est l’histoire d’un condamné à mort et le nom de la chaise électrique.
La métaphore est trop belle que pour ne pas y voir un clin d’œil.
Le rappel de l’impermanence de toutes choses sera le ton de cette pratique.
L’inspire et l’expire s’accordent à la mélopée comme témoins de la brièveté et de la préciosité de la vie humaine.

I..am..not..afraid..to..die.

Je prête une attention particulière à ce fugitif instant qui sépare l’expire et l’inspire et qui me laisse comme en suspend.
Cette brèche est ponctuée, de-ci de-là, par le coup de tonnerre d’un orage sans pluie, comme un rappel de l’éphémère.

Et, alors que la voix de Nick Cave s'éteint, les cloches de Saint-Médard se mettent à emplir l’atmosphère de leur carillons magnifiques.

La pratique a repris ensuite son chemin : une abeille a fait s’élever un peu d’angoisse, les chansons suivantes m’ont fait perdre le fil de la respiration un nombre incalculable de fois, la chaleur est tombée sur nous et la soif s’est fait sentir… respirer, revenir, respirer, revenir …

Pourtant, pendant quelques minutes, le monde s’est fait poème  …

… mais ne l’est-il pas toujours ?

Marine Manouvrier
Bruxelles

jeudi 1 septembre 2016

Se défaire du rapport dualiste aux enseignements reçus

Les enseignements reçus sont le plus souvent considérés comme extérieurs à nous – extérieur à « Moi ». 
A cet égard, nous essayons maladroitement de les imiter.
 
Ce rapport dualiste aux enseignements n’est pas la voie requise par la pratique de la méditation.
En effet, en pratiquant la méditation, nous apprenons à nous identifier aux enseignements, à les incarner et alors nous devenons les enseignements ; on s’oublie soi-même.
 
« Il en est de même lorsque vous voyez un film passionnant et que vous perdez la conscience d’être un spectateur. A ce moment précis, le monde n’existe plus ; tout notre être se résume à cette scène de film. Voilà bien ce dont il s’agit, une complète identification avec l’objet. » 

Si nous considérons la pratique de la méditation et les enseignements qui lui sont attachés comme une connaissance qu’il faudrait amasser, aucune transformation authentique ne pourra opérer. 

Il n’y a rien à croire sur parole, tout est à expérimenter par soi-même ; « ainsi, lorsque l’on reçoit l’enseignement spirituel des mains d’un autre, on ne l’avale pas sans examens, on le brûle, on le martèle, on le bat, jusqu’à ce qu’apparaisse la couleur brillante et digne du métal le plus précieux » 

Les deux citations sont de Chögyam Trungpa, « Pratique de la voie tibétaine. Au-delà du matérialisme spirituel », Editions Du Seuil, Paris, 1976.

Mathieu Brégegère
Paris

mercredi 31 août 2016

L'espoir de s'évader de la souffrance

Chögyam Trungpa
Combien de temps passons nous à nous dire « si j’étais comme ceci ou si j’avais cela, je serais heureuse, si j’étais à tel endroit, dans telle condition je souffrirais moins… » Les « si » sont innombrables. 

Nous savons que ce n’est pas vrai mais malgré ce « savoir » une petite voix persiste, elle veut nous donner l’espoir qu’on peut s’évader de la souffrance

En 1973, aux Etats-Unis, à la question d’un étudiant pensant que la souffrance était aujourd’hui bien moindre qu’au temps du Bouddha, Chögyam Trungpa répondit : “ Nous ne parlons pas tant de la douleur physique que de cette chose en nous qui crée la souffrance, qui est la souffrance. C’est un phénomène universel, toujours contemporain. Aucune technologie ne produira le bonheur. Tandis que nous tenterons de produire du bonheur au moyen de la technologie, cette chose nous harcèlera sans trêve. Aussi le bouddhisme est-il complètement actuel... Il en va de même lorsque nous disons à un enfant :  ‘ Les brûleurs de la cuisine sont d’une belle couleur rouge-orangé, mais si tu mets le doigt dessus, tu vas te brûler.’  Le bouddhisme est aussi simple que ça. ”

Généralement, c’est l’expérience de la souffrance qui nous amène à participer à un séminaire, à un stage, à écouter des enseignements. 

Ce sont des occasions formidables de voir la situation de plus près, c’est stimulant, c’est soulageant.

Et pourtant les enseignements ne nous donnent aucunement l'espoir de changer... Seulement ils nous offrent l’intelligence d'entrer en relation avec la souffrance.

Tout change alors.

Elisabeth Larivière
Paris

lundi 29 août 2016

Savoir Attendre

François Roustang, source +Wikipedia 
Amateur de psychologie depuis ma formation à l’école d’éducateur spécialisée, j’ai appris à relativiser certaines de ses catégories depuis que je pratique la méditation et que j’étudie ses enseignements.  

Pourtant j’ai redécouvert la puissance de cette discipline à la lecture des ouvrages de François Roustang. Ce philosophe et psychanalyste s’est peu à peu consacré à l’hypnothérapie. 

A travers ses expérimentations auprès des patients qu’il accompagnait, il a montré comment le corps et l’esprit n’étaient pas séparables : « il n’y pas d’âmes sans corps et pas de corps sans rapport à l’espace et à l’environnement. Le corps humain est la meilleure image de l’âme humaine. C’est Wittgenstein qui dit cela. C’est du corps qu’il faut s’occuper, pas du corps vu par la médecine scientifique, mais du corps qui parle, qui se meut, qui s’émeut. » 

Il également montré qu’être authentiquement à l’écoute de l’autre, c’est avant tout, « savoir attendre » : « il s’agit d’une attente sans contenu. On n’attend rien, on attend tout simplement. On devient attente (…) L’attente dont je parle est faite pour créer un état de disponibilité, pour nous mettre en état de souplesse à l’égard des choses, des personnes ou des évènements » 
 
Cet état de disponibilité semble étonnement se rapprocher de l’état de grande présence cultivée en pratiquant la méditation.
Je ne peux donc que vous conseiller de lire les ouvrages de François Roustang et découvrir l’ampleur de ses enseignements. 

Mathieu Brégegère
Paris

vendredi 26 août 2016

Ces micro-moments de bienveillance...

Durant la dernière retraite d’été, Fabrice Midal a transmis plusieurs pratiques de bienveillance aimante.

Depuis mon retour à la maison, je pratique l’une ou l’autre de ces méditations une fois par jour…

Je remarque que quelque chose dans ma manière de les aborder a changé.

Une des pratiques consiste à évoquer un moment où l’on a senti de la bienveillance aimante.   Avant cet été, je choisissais un moment où j’étais « sûr » d’avoir touché quelque chose de grand, de fort, de vrai...

Aujourd’hui, je découvre que la vérité de l’amour ne se trouve pas seulement dans ces grands moments où l’on a senti des émotions fortes. Je fais l’expérience que la bienveillance est aussi une expérience d’une très grande simplicité.

Dans la pratique je me demande : Qu’est-ce qui, dans ma journée, m’a fait toucher un sens de bienveillance ?

Les mots entendus cet été me reviennent... Non pas chercher quelque chose de transcendant, un moment où l’on a entendu les violons jouer... Mais simplement laisser venir un moment tout simple, d’une telle simplicité que sans cette pratique il serait passé presque inaperçu...


Je prends le temps de laisser venir ce qui vient...
Je repense à ma journée, à ce que j’ai fait ce matin, à ce qui s’est passé...
Je fais confiance à mon cœur et à son savoir...
Tout à coup, me reviennent en mémoire plusieurs micro-moments de bienveillance qui ont parsemé le cours de ma journée sans même que je m’en aperçoive :
- Ma fiancée au réveil qui me dit avoir des crampes au ventre.
- Ma voisine qui me dit sa joie de se marier aujourd’hui-même et sa peur de lire ses vœux devant tous les invités.
- Mon chat, étendu de tout son long dans le jardin, mis K-O par la chaleur suffocante de ce mois d’août tropical.

Alors je m’y arrête... Je prends chacun de ces moments séparément l’un après l’autre. Je les laisse résonner...
J’ai tout mon temps...
J’écoute ce qu’ils ont à me dire...
Je sens comme des ondes qui se diffusent tout doucement, un peu comme les ondes que fait un petit caillou qui tomberait dans l’eau claire d’un lac...
Je fais l’expérience que mon cœur, sans même que je m’en sois rendu compte, était ouvert, touché par ces instants, ces rencontres...
En me remémorant ces moments, mon cœur se détend, je sens qu’il est vivant, joyeux, bon, qu’il souhaite naturellement aux autres le meilleur...
Mon cœur s’ouvre en cercles, comme ces cercles vus sur l’eau du lac, qui se répandent, de plus en plus larges, de plus en plus grands...
Ces moments tout simples, qui ont parsemé une journée “ordinaire”, apparaissent d’une profondeur insoupçonnée et dans le même temps, d’une légèreté réjouissante...
Je reste alors quelques minutes dans cette atmosphère douce et bienfaisante.

Il n’y a pas à dire, la bienveillance est un cadeau !


Guillaume Vianin

Neuchâtel

jeudi 25 août 2016

Le jour où j'ai médité vite!

C'était dans la montagne en juillet dernier. Nous campions depuis trois jours sur un large entablement rocheux au beau milieu des bois. Après avoir rangé toutes nos affaires dans nos deux sacs et effacé les traces de notre passage, nous avions décidé de faire une dernière méditation avant de regagner la vallée. Depuis une semaine nous mangions du riz blanc, et il m'était venu dans l'après-midi une furieuse envie de crevettes.
 
Pendant les préparatifs de notre départ, je m'étais livré à une estimation du trajet nous séparant du premier supermarché. Il faudrait d'abord couper de biais à travers la sapinière pour retrouver la voiture qui nous ferait dévaler les lacets conduisant à la départementale longeant la rivière. De là resterait une vingtaine de kilomètres à couvrir et trois villages à traverser avant d'atteindre la première ville flanquée d'un temple de la consommation digne de ce nom – dont je croyais déjà distinguer l'autel et son lit de glace sur lequel de tendres crevettes roses et grises agiteraient vers nous leurs petites pattes givrées. L'après-midi était avancé mais nous devions avoir le temps d'y être avant la fermeture, si aucun grumier ne venait mettre son chargement de bois entre nous et les crustacées.    
 
Nous pouvions même nous payer le luxe de cette dernière séance de pratique. Aussi nous retrouvâmes-nous bientôt assis sur nos sacs à méditer. La position de surplomb où nous mettait le rocher faisait de nous des aigles dont la vue portait loin en contrebas dans la pente entre les fûts de sapins et de hêtres. Je trouvai facilement mon corps dans cette paix que nous habitions ces jours. Même les moustiques semblaient moins virulents. Certes l'attention portait faiblement sur le souffle, mais en extérieur la distribution de l'attention est toujours un peu chahutée par les constantes et chamarées sollicitations des sens. Je comptais sur l'ancrage progressif que donne le poids du corps se déposant tout au long de la séance pour qu'il m'aide bientôt à prolonger le lien avec la respiration. De temps à autre des pensées de crevettes surgissaient dans le miroir de l'esprit. Je les saluais fort diplomatiquement, comme autant d'ambassadrices du festin de mer qui nous attendait.
 
Mais une inquiétude ne tarda pas à s'insinuer dans le tableau. Je n'étais plus si sûr de mon estimation du trajet. Ça se jouait en fait à quelques minutes, il se pourrait que nous arrivions devant les portes du temple juste lorsque le vigile les fermerait. Vision difficilement supportable après notre cure de riz blanc. Mon regard perdit en profondeur, mes épaules remontèrent – extirpant le poids de mes mains, désormais à peine en contact avec la toile de mon pantalon. Alors se produisit une chose curieuse : je me surpris à tâcher de méditer vite pour gagner du temps sur le trajet à venir. Je respirais à une cadence accrue comme si cela avait le pouvoir d'accélérer la montre. Je coupais à la racine toute velléité de pensée – alors même qu'elles se mettaient à grouiller autour du supermarché. Je faisais tout ce qu'il y à faire mais le plus rapidement possible, comme si cela avait eu le pouvoir de raccourcir la séance de pratique et déclencher plus Je trouvais moins une brèche au bout de l'expire accompagnée au pas de charge, qu'une sorte de mine qui faisait exploser l'espace et tout ce qui s'y trouvait. La forêt avait disparu, les crevettes aussi d'ailleurs, seul comptait le temps à gagner sur le gong.
 
C'est subitement que je pris acte de l'absurdité de ma démarche. J'eus d'abord envie de rire mais n'en eus pas le temps – car je fus soudainement libéré de l'affairement et comme suspendu dans un loisir grandiose encore accentué par contraste avec l'instant précédant.
 
Je venais de faire une découverte majeure après deux décennies de pratique : pendant la méditation j'avais tout mon temps. Que j'aie à courir ensuite après des crevettes ne changeait rien à ce miracle : tant que la sonnerie ne retentirait pas, je jouissais d'un présent et d'un lieu libres de toute vitesse. Qu'il s'y produise des accélérations ou des ralentissements ne dépendait pas du chronomètre. Entre le gong du départ et celui de la fin – j'étais à jamais libre de tout devoir, je disposais d'une éternité où rien de ce qui se passait n'était manipulable par la performance, que les vigiles de supermarché ne verrouilleraient jamais.

Yves Dallavalle
Chapendu