jeudi 25 août 2016

Le jour où j'ai médité vite!

C'était dans la montagne en juillet dernier. Nous campions depuis trois jours sur un large entablement rocheux au beau milieu des bois. Après avoir rangé toutes nos affaires dans nos deux sacs et effacé les traces de notre passage, nous avions décidé de faire une dernière méditation avant de regagner la vallée. Depuis une semaine nous mangions du riz blanc, et il m'était venu dans l'après-midi une furieuse envie de crevettes.
 
Pendant les préparatifs de notre départ, je m'étais livré à une estimation du trajet nous séparant du premier supermarché. Il faudrait d'abord couper de biais à travers la sapinière pour retrouver la voiture qui nous ferait dévaler les lacets conduisant à la départementale longeant la rivière. De là resterait une vingtaine de kilomètres à couvrir et trois villages à traverser avant d'atteindre la première ville flanquée d'un temple de la consommation digne de ce nom – dont je croyais déjà distinguer l'autel et son lit de glace sur lequel de tendres crevettes roses et grises agiteraient vers nous leurs petites pattes givrées. L'après-midi était avancé mais nous devions avoir le temps d'y être avant la fermeture, si aucun grumier ne venait mettre son chargement de bois entre nous et les crustacées.    
 
Nous pouvions même nous payer le luxe de cette dernière séance de pratique. Aussi nous retrouvâmes-nous bientôt assis sur nos sacs à méditer. La position de surplomb où nous mettait le rocher faisait de nous des aigles dont la vue portait loin en contrebas dans la pente entre les fûts de sapins et de hêtres. Je trouvai facilement mon corps dans cette paix que nous habitions ces jours. Même les moustiques semblaient moins virulents. Certes l'attention portait faiblement sur le souffle, mais en extérieur la distribution de l'attention est toujours un peu chahutée par les constantes et chamarées sollicitations des sens. Je comptais sur l'ancrage progressif que donne le poids du corps se déposant tout au long de la séance pour qu'il m'aide bientôt à prolonger le lien avec la respiration. De temps à autre des pensées de crevettes surgissaient dans le miroir de l'esprit. Je les saluais fort diplomatiquement, comme autant d'ambassadrices du festin de mer qui nous attendait.
 
Mais une inquiétude ne tarda pas à s'insinuer dans le tableau. Je n'étais plus si sûr de mon estimation du trajet. Ça se jouait en fait à quelques minutes, il se pourrait que nous arrivions devant les portes du temple juste lorsque le vigile les fermerait. Vision difficilement supportable après notre cure de riz blanc. Mon regard perdit en profondeur, mes épaules remontèrent – extirpant le poids de mes mains, désormais à peine en contact avec la toile de mon pantalon. Alors se produisit une chose curieuse : je me surpris à tâcher de méditer vite pour gagner du temps sur le trajet à venir. Je respirais à une cadence accrue comme si cela avait le pouvoir d'accélérer la montre. Je coupais à la racine toute velléité de pensée – alors même qu'elles se mettaient à grouiller autour du supermarché. Je faisais tout ce qu'il y à faire mais le plus rapidement possible, comme si cela avait eu le pouvoir de raccourcir la séance de pratique et déclencher plus Je trouvais moins une brèche au bout de l'expire accompagnée au pas de charge, qu'une sorte de mine qui faisait exploser l'espace et tout ce qui s'y trouvait. La forêt avait disparu, les crevettes aussi d'ailleurs, seul comptait le temps à gagner sur le gong.
 
C'est subitement que je pris acte de l'absurdité de ma démarche. J'eus d'abord envie de rire mais n'en eus pas le temps – car je fus soudainement libéré de l'affairement et comme suspendu dans un loisir grandiose encore accentué par contraste avec l'instant précédant.
 
Je venais de faire une découverte majeure après deux décennies de pratique : pendant la méditation j'avais tout mon temps. Que j'aie à courir ensuite après des crevettes ne changeait rien à ce miracle : tant que la sonnerie ne retentirait pas, je jouissais d'un présent et d'un lieu libres de toute vitesse. Qu'il s'y produise des accélérations ou des ralentissements ne dépendait pas du chronomètre. Entre le gong du départ et celui de la fin – j'étais à jamais libre de tout devoir, je disposais d'une éternité où rien de ce qui se passait n'était manipulable par la performance, que les vigiles de supermarché ne verrouilleraient jamais.

Yves Dallavalle
Chapendu

mardi 23 août 2016

Viens, assieds-toi !

Il est des moments troublés dans la vie où l’on tourne autour de son coussin de méditation, il nous fait de l’œil, nous dit "viens, assieds-toi !" et pourtant quelque chose résiste.

Un jour passe et puis deux et trois.

Il y a toujours mille bonnes raisons de ne pas y aller. Trop occupés, trop fatigués, trop, trop, trop…

Ou, parfois, la confusion des jours semble simplement plus confortable.


Et pourtant...

S’asseoir, c’est s’astreindre au « reality check », avec courage.
Et puis, une fois posé, quelque chose d’un soulagement diffus se fait sentir.

L’astreinte se transforme alors en un geste de profonde bienveillance pour l’être que nous sommes, tel qu’il est, avec ses envolées et ses failles.

Il existe un lieu où rien d’autre n’est demandé que respirer et être là.

Et c’est bon.


Marine Manouvrier
Bruxelles

vendredi 19 août 2016

La maman oiseau

Source image +RadioSCOOP 
Longtemps je me suis trouvée gênée de vouloir que mes enfants s'autonomisent, aient leur propre voie, leur capacité à discerner, à penser, sachent faire le ménage ou la cuisine...
Il me semblait que c'était important et, dans le même temps, je pensais que ce n'était pas si bien, qu'il fallait que je sois "toujours là pour eux", disponible, aimante, assistante, dévouée, présente... 

Et puis, cet été Fabrice Midal a donné un enseignement sur la bienveillance aimante, et il a précisé que dans le bouddhisme tibétain l'image traditionnelle de cette bienveillance était celle de la maman oiseau qui nourrit ses petits mais aussi leur apprend à voler et à quitter le nid quand il est temps ! 
Cette maman oiseau a le souci de favoriser l’autre en ce qu’il est, telle est la bienveillance. 

C’est une attitude que l’on peut avoir pour un être mais également pour une situation. Apprendre à regarder la frustration avec douceur pour donner de l’espace et faire que la frustration s’apaise. Devenir ami avec les choses, les situations, les émotions comme le trouble, la paresse, la colère, la frustration… Y compris avec ce qui nous énerve le plus (et souvent nos enfants nous énervent !). 

Cet enseignement m'a tellement soulagée ! 
Ainsi ce n'est pas malsain de vouloir - quand le temps est venu - que nos enfants quittent le foyer, trouvent leur propre voie et soient moins attachés à nous... 
C'est plutôt un mouvement naturel, un mouvement de bienveillance, qui sait que nul n'est éternel et que chacun doit suivre sa propre voie, enfant comme parent...

Avis à tous les parents à quelques jours de la rentrée des classes ;)

Marie-Laurence Cattoire
Paris



mercredi 20 juillet 2016

Oser sans détenir de certitudes

Par l’intermédiaire de l’école occidentale de méditation, j’ai pu apprivoiser les mots de certains poètes et compris qu’ils avaient quelque chose à nous dire sur comment se positionner comme un chevalier dans notre monde moderne.

René Char est l’un d’entre eux. 

Par ses textes et par la façon dont il incarnait sa poésie dans sa vie concrète, il a montré un chemin pour s’engager entièrement dans son existence.

Dans les Feuillets d’Hypnos il parle d’un être tenu par « la résistance d’un humaniste conscient de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l’inaccessible champ libre à la fantaisie de ses soleils et décidé à payer le prix pour cela »

Il s’agit, selon lui, de payer le prix de la lucidité, « la blessure la plus rapprochée du soleil ».

René Char a su soutenir cette blessure et comme le précise Fabrice Midal, elle nous engage à accepter l’incertitude de n’être pas toujours sûr d’avoir raison, de vivre au cœur d’une inquiétude : « cette incertitude ne doit pas nous préserver de nous engager, elle est au contraire la ressource d’une action authentique » (in La voie du chevalier)

Mathieu Brégegère
Paris

lundi 18 juillet 2016

Dans la nuit

Henri Michaux et le ciel étoilé.
Marcher dans la nature à la tombée de la nuit est une expérience que j’ai toujours adoré.
Lorsque l’on marche dans une forêt baignée dans l’obscurité tout devient plus mystérieux... On discerne moins ce qui se trouve autour de nous, les arbres, les troncs, les pierres, les plantes.... les contours du monde deviennent moins définis, perdent leur limite...
Dans la nuit, nous devons laisser venir ce qui vient, sans forcément savoir ce que cela va être...
En avançant, on découvre que ce qu’on pensait être une pierre est peut-être un buisson... surprise, étonnement, émerveillement...
Méditer, tout comme marcher en forêt la nuit, c’est apprendre à s’ouvrir à ce qui vient, sans savoir d’avance ce qui va apparaître, sans forcément pouvoir tout saisir d'emblée...
C'est peut-être inconfortable, mais c'est tellement magique, la Nuit...
En écho à cette expérience, voici un poème d'Henri Michaux qui s'ouvre pleinement à la nuit : 

Dans la nuit

Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
A la nuit sans limites
A la nuit.

Mienne, belle, mienne.

Nuit
Nuit de naissance
Qui m’emplit de mon cri
De mes épis.
Toi qui m’envahis
Qui fais houle houle
Qui fais houle tout autour
Et fumes, es fort dense
Et mugis
Es la nuit.
Nuit qui gît, nuit implacable.
Et sa fanfare, et sa plage
Sa plage en haut, sa plage partout,
Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui
Sous lui, sous plus ténu qu’un fil
Sous la nuit
La Nuit.

 
Henri Michaux, Plume, p.92-93, Poésie / Gallimard

Guillaume Vianin
Neuchâtel

lundi 11 juillet 2016

Le poids des mots

Aujourd'hui, on nous demande de "Rassurer les marchés financiers et de gérer nos enfants" !
Ne serait-ce pas le monde à l'envers ?
Un monde dans lequel nous avons perdu le sens des mots et - qui du coup - nous met, nous aussi, sens dessus-dessous ?

Ainsi c'est l'économie que nous devrions rassurer, cette économie qui a pris absolument toute la place dans nos sociétés sans plus laisser qu'une très maigre part au politique (c'est-à-dire l'art du vivre ensemble), à l'amour (transformé en drames hollywoodiens), à la bienveillance (sous prétexte que l'homme est un loup pour l'homme…).
 
Il y a bien des raisons alors de perdre confiance en nous, en les autres, en la situation…

La méditation peut nous aider, jour après jour, à retrouver le chemin de la confiance et à l'habiter.
 
Il existe même des pratiques spécifiques pour déployer un sens de confiance et de courage (voir le travail de Fabrice Midal).

La méditation, par l'attention fine et précise qu'elle développe, nous permet de retrouver le poids des mots, leur sens véritable, pour cesser de vouloir "gérer" notre vie, nos émotions, nos enfants… Nous aspirons tous à établir un rapport plus sain et plus humain à ceux qui nous entourent et cela passe aussi par une attention au langage.

Marie-Laurence Cattoire
Paris

samedi 9 juillet 2016

La joie au lieu de la peine que nous avions

Un dimanche pluvieux à la maison. Bien que l'été ait pris date depuis quelques jours, c'est encore l'hiver qui se fait sentir ; la lumière est grise, le vent souffle fort à Paris. J'essaie d'écrire sur la bienveillance, j'essaie notamment d'expliquer comment développer de la bienveillance envers ceux qui nous font souffrir (question qui se pose sans cesse quand on entre sur ce chemin) mais les mots viennent difficilement…
J'occupe un appartement parisien très ancien et j'entends fortement le bruit des pas de mes voisins du dessus ; ils me "marchent" sur la tête. Mes pensées s'envolent vers Marcel Proust qui travaillait la nuit pour ne pas être dérangé par le bruit de ses voisins. Du reste tout son voisinage avait pour recommandation d'être le plus silencieux possible pour pouvoir laisser travailler Monsieur Proust, ce à quoi veiller farouchement sa dévouée Céleste Albaret, qui prit tant soin de lui jusqu'au bout.
Cela me donne envie de replonger dans la poésie de Proust. La lecture de "A la recherche du temps perdu" fût un événement marquant pour moi, l'impression de n'avoir jamais rien lu d'aussi profondément… humain. J'attrape le volume IV de la Pléiade "Le temps retrouvé" et commence à parcourir les pages que j'avais marquées de post-its il y a quelques années.
Et voici la pépite, le cadeau incroyable, offert par la page 477 :
"Chaque personne qui nous fait souffrir peut être rattachée par nous à une divinité dont elle n'est qu'un reflet fragmentaire et le dernier degré, divinité dont la contemplation nous donne aussitôt de la joie au lieu de la peine que nous avions. Tout l'art de vivre, c'est de ne nous servir des personnes qui nous font souffrir que comme d'un degré permettant d'accéder à leur forme divine et de peupler ainsi joyeusement notre vie de divinités."

Marie-Laurence Cattoire
Paris

jeudi 7 juillet 2016

Il suffit d'un geste

« Donc il a dit qu’il fallait s’asseoir convenablement. Qu’est-il impliqué par ce dernier mot ?
Convenable est ce qui convient. 
Or convenable vient du latin convenire qui signifie se réunir en un lieu.
Une position convenable est celle qui permet de réunir dans le lieu du corps.

Et réunir quoi ?
Réunir tout ce qui est supposé faire vivre un corps, c’est à dire tout ce à quoi il doit être accordé, tout ce avec quoi il lui faut s’accommoder pour naître, croître et décliner.

Une position assise convenable est donc une vigilance tranquille et attentive qui met en correspondance toutes les parties qui constituent un être humain, qui s’ouvre aux autres plus proches ou plus lointains, qui accueille de manière égale les événements fastes ou néfastes et qui, d’accord en correspondance, se laisse investir par les diverses harmonies présentes dans le monde.

Il suit de là que s’asseoir est un travail à plein temps qui n’est jamais achevé, car l’unité du corps et de l’esprit est toujours à refaire , de même que la plénitude dans l’accomplissement des tâches ou la mise en phase avec l’entourage et l’environnement. »

François Roustang, Il suffit d’un geste.
Une très belle citation qui rappelle la méditation,
sélectionnée par
Marine Manouvrier
Bruxelles

mardi 5 juillet 2016

Nous avons un sol solide sur lequel nous poser

La méditation nous permet de retrouver un rapport à l'expérience.
L'expérience, ce dehors qui élève l'intériorité à une extériorité, à un espace de résonance.

Il y a le corps.
Il y a la posture.
Nous laissons notre corps prendre la posture.
Nous sommes posés. Nous avons un sol solide sur lequel nous poser.
La terre nous porte.

Dans notre expérience la terre est stable, solide, immobile.
Notre savoir nous dit qu'elle est mouvante. 
Pour ma part je me rappelle très bien du maître d'école qui nous avait expliqué que la terre n'était pas ce qu'on croyait, qu'elle n'était pas stable mais qu'elle bougeait en tournant autour du soleil.
Je me rappelle aussi l'impression que me laissa cette leçon.
Dorénavant la vérité n'alla plus de pair avec ce que je pouvais sentir. Un écart commença alors à se creuser et la connaissance, le savoir que je cherchais pourtant s'éloigna  de ma vie concrète.

Découvrir la philosophie à partir de la phénoménologie était très heureux pour moi et continue de l'être. 

Il existe un texte au titre étrange "La terre ne se meut pas" écrit en 1934 par Edmund Husserl.
Selon Husserl la crise qui secouait l'Europe avait aussi et surtout à voir avec notre rapport au monde - le monde qui nous entoure et la terre qui nous soutient.
Bien entendu il ne conteste pas la valeur de vérité de la découverte de Copernic et de Galilée - que la terre tourne autour du soleil qui lui-même tourne autour d'autre chose.

Simplement, selon lui, la terre n'est pas une planète comme une autre.
Elle est le sol originaire et insubstituable de notre ancrage corporel.
Pour nous elle n'est donc pas en mouvement.

Husserl montre à quel point une découverte scientifique , même si elle est incontestable peut ne pas correspondre à notre expérience. Et il montre l'écart dans lequel nous vivons, la distance qu'instaure la compréhension théorique dans notre rapport au monde.

La pratique de la méditation est un chemin de l'expérience.
Nous y cultivons l' expérience de vivre sur une terre stable, ferme, qui a la capacité de nous soutenir.

Même si d'un point de vue astrophysique la terre peut être vue comme une banalité puisqu'on connaît à ce jour presque deux mille exoplanètes et qu'il pourrait y avoir des milliers d'autres planètes dans la Voie lactée, il n'empêche, "elle est la seule planète qui est là où nous sommes."

Ces jours-ci, au moment de gagner mon coussin, même par temps de tempête, les mots de Husserl m'encouragent : "La terre est notre terre, notre arche-foyer, notre seul sol possible"

Elisabeth Larivière
Paris

dimanche 3 juillet 2016

L’esprit est vaste

Au fil de la pratique, grâce à la dimension de bienveillance que nous accordons à toutes nos pensées, en apprenant à les regarder, quelles qu’elles soient, comme partie de nous- mêmes, sans les rejeter, nous entrons progressivement en amitié avec ce que nous sommes, profondément. 

Cette intimité avec nous-mêmes constitue le chemin de la méditation. 

Et nous découvrons que notre esprit est aussi mémoire, intelligence, intuition. 
Et tout à la fois clair, lucide et illimité.

Clarisse Gardet
Paris