jeudi 27 avril 2017

Voir de tout son corps

Hier soir je prenais le bus 91 pour rentrer chez moi après une journée de travail très dense. Il avait plu toute la journée et il faisait froid.
 
J’étais rivée sur mon smartphone.

Soudain un rayon de soleil a déchiré le ciel et crevé les nuages.
Cette lumière m’a fait lever les yeux et j’ai vu la coupole de l’hôpital de la Salpetrière illuminée, baignée d’une lumière dorée et chaude. Ça m’a fait plaisir.
 
J’aurais pu en rester là, mais la lumière était si splendide qu’elle appelait autre chose. Pas seulement le regard de mes yeux reliés à mon cerveau qui trouvait cela agréable et beau…
 
J’ai fait un mouvement de plus. À la fois de détente et d'ouverture. Et c’est tout mon corps qui s’est mis à voir. J’ai senti que mes pieds, mes cuisses, mon torse, mes cheveux recevaient cette lumière, la voyaient tout autant que mes yeux.
 
Il me semble que méditer c’est apprendre à voir de tout son corps.

Que faisons-nous quand nous voyons ainsi de tout notre corps, de tout notre être ?

Nous synchronisons esprit et corps. Nous réharmonisons ce qui, dans la vie quotidienne, est si souvent désaccordé. Au lieu de traîner notre corps comme on porterait un vêtement sur un cintre (l’expression est de Chögyam Trungpa) nous assumons pleinement notre présence corporelle.

« Le travail de toute une vie est d’apprendre à s’incarner » 

dit Fabrice Midal quand il parle de la spiritualité.

Apprendre à s’incarner c’est apprendre à habiter notre corps, pleinement.

La spiritualité n’est pas cachée dans un ailleurs rêvé et inaccessible - elle est présente à chaque fois que nous sommes pleinement là, c’est-à-dire pleinement humain.

Marie-Laurence Cattoire
Paris
 

samedi 22 avril 2017

La Révolution concrète

"Être abstrait, c'est perdre le rapport avec ce que c'est que de se tenir debout".


Cette citation de Fabrice Midal est plutôt abyssale : quand sentons-nous réellement ce que c’est que de nous tenir debout?
Quand sommes-nous le trait d’union entre la terre et le ciel qui se font face ?

Cette citation questionne directement ce que c’est que le concret. 

A y regarder de plus près, nous naviguons entre les généralités affligeantes répétées à l'envie, l’uniformisation de tout qui nous empêche d’avoir rapport réel à rien et dans un monde où le mot éthique ne signifie plus qu’un compendium de règles à suivre.

Alors qu’est-ce que le concret dans nos vies ? Peut-être que pour ma part c’est laisser tomber le convenu, l’attendu, pour se mettre à l’écoute de ce qui se passe, là, maintenant. Interroger toujours à neuf le rapport que j’ai aux autres, aux choses, au monde et écouter comment cela parle concrètement en moi, au-delà des discours habituels ou des idées préconçues.

Et quand cela parle, tout devient plus dense, plus incarné, je ne me sens plus comme un ectoplasme qui flotte dans son existence. Un espace d’habitation s’ouvre, au sein duquel je peux me tenir debout avec dignité et dont je peux prendre la responsabilité.
Et dans votre vie, le concret, c’est quoi ?

Marine Manouvrier
Bruxelles

mardi 18 avril 2017

Ciel

En relisant mes notes du séminaire « Habiter le monde en poète » je vois certains mots écrits à la hâte pendant les enseignements que je n’arrive plus à relire. Il y a des phrases incomplètes, il y a des points de suspension. 

Même si le séminaire est terminé depuis deux jours, le travail continue à se faire. C’est un travail plus intérieur, une sorte de décantation. Certaines choses sont bien présentes, d’autres  un peu effacées. A la présence vivante et fulgurante des enseignants et des participants succède le silence et le retrait.
 
Ce qui est clair c’est que je ne regarderai plus le ciel comme avant. J’ai lu dans mes notes : 

« le ciel est la course arquée du soleil, il rythme l’habitation des hommes. Chaque dimension est en mouvement, fixe une temporalité, détermine une intensité. Le ciel nous plonge dans la profondeur bleuissante ». 

Puis au sujet de Monet : « Monet passe de la peinture des ciels à la peinture qui devient ciel ».
 
Alors ce matin je suis allé voir les Nimphéas au musée de l’Orangerie et j’ai vu la profondeur du bleu, j’ai vu l’eau et le ciel indifférenciés. J’ai vu l’abîme du ciel.

Même si les mots s’effacent, le ciel vaste est bien là et sa « bleuité adorable » colore ma pratique de la méditation.

Xavier Ripoche
Paris

samedi 15 avril 2017

Pour l'amitié, pour la grâce.

Un matin.   

Chacun fait son nid de chaise ou de coussin.  On dépose autour de soi le cahier de notes, la photocopie du texte de Martin Heidegger, le stylo pour les notes, le crayon à papier pour annoter le texte. Son sac sur le côté, près du voisin, à la frontière du nid. La veste de l’autre côté. La bouteille d’eau où l’on peut. Des chaussettes de toutes les couleurs, des châles sur certains genoux.

Ça papote malgré Marine, gardienne du temps hiératique, qui attend, le gong à la main.
Les bruissements de voix se calment.  Les trois coups de gong résonnent.
Nous méditons, tous réunis dans le silence.  Il fait chaud. Un coup de gong.

Tous les jours.  Hadrienet Fabrice s’installent tour à tour à la table posée sur l’estrade couverte d’un tapis rouge.

Ils sont dire et monstration :
Posez-vous devant un tableau, mettez-vous à l’écoute de la parole, à l’écoute de la musique du monde.  Tout être humain peut le faire, il suffit de se mettre au travail.

Lecture d’un poème d’Henri Michaux.

La culture, c’est apprendre à être un être humain.

L’homme vit dans la Dimension, entre le ciel et la terre.  Une mesure nous est octroyée et nous avons à la déployer.  On ne comprend pas tout mais c’est ça la Dichtung, proche parente de la poésie et de la philosophie.

Et Hadrien et Fabrice nous montrent et nous remontrent.   Regardez comment toutes les touches de peinture chez Cézanne sont en rapport.  Regardez ce tableau de Poussin, la courbe de la rivière.  Et Matisse, comment tout bouge et vous inclut. 

Lecture d’un autre poème de Michaux.  Quand on aime on ne compte pas.

Et puis il y a Anna qui danse avec son violon. La musique de Bach nous traverse.  Mon voisin pleure.

Posez-vous devant un tableau, cela prend du temps de voir.  Ecoutez.  Mettez-vous au travail.

Allez voir Pelléas et Mélisande dans la mise en scène de Bob Wilson, Le sacre du printemps de Pina Bausch.  Agone de Balanchine. La sculpture de Caro à La Défense, After Olympia.

Se mettre à l’écoute du monde, prendre la place qui nous est octroyée.  Nous mortels, avec cette mort comme limite qui nous ouvre tous les possibles. Martin appelle ça horizon.

Poème.  De… Henri Michaux. Cela va de soi.   La voix de George Oppen, autre poète.  Américain celui-là.

Il suffit de travailler.  Mettez-vous au travail. On est paresseux parce qu’on ne se fout pas la paix.  Si on se fout la paix on est là. Quand on travaille ça donne.

Se déployer à sa juste mesure.

Hadrien, Fabrice, Fabrice, Hadrien. Regardez, écoutez.  Soyez.

Demain Hadrien va nous parler du Ciel et de l’Inconnu.

Fabrice-Hadrien.  Hadrien-Fabrice. Pourquoi ce séminaire ?

Pour être le « là ».  Pour être un trait d’union.  Pour rien.

Pour l’amitié. Pour la Grâce.

Merci.

Anne Vignau
Dinard



Il restera dans nos cœurs comme un temple grec

Je retrouve aujourd’hui la magie que j’ai connue dès le premier séminaire auquel j’ai assisté dans l’école. 

Il y a magie parce qu’il y a monde, c’est-à-dire un espace où on peut habiter ensemble. 

Notre séminaire déploie ses modulations sous le ciel de Bretagne.  

Une parole y est transmise qui nous élève et nous réjouit; parole philosophique, parole poétique. Nous avons entendu que l’être à la possibilité de se déployer dans l’horizon de la finitude humaine, entre ciel et terre, entre naissance et mort, dans la parole. 

Le violon d’Anna Gockel, exemplaire, lui aussi parle, danse, enseigne et sa voix résonne sublimement dans cet espace.

Bientôt ce sera la fin mais il restera dans nos cœurs comme un temple grec, magnifique sous le soleil.

Xavier Ripoche
Dinard

vendredi 14 avril 2017

On ne peut habiter qu’un poème. Sinon on erre.

Nous écoutons un poème.
Ce sont des mots. Mais d’abord des sons. Des mots qui sont comme des notes.

Avec des S qui sifflent.
Avec des L qui lapent.
Avec des R qui rappent et des K qui claquent.

Des mots qu’on ne comprend pas. Qu’on ne cesse jamais de comprendre. Toujours autrement.
Des mots qu’on entend. Sans jamais finir d’en saisir le sens. Des mots qui sonnent et résonnent. Ouverts.

Des mots énoncés, proclamés. Qu’on ne peut pas lire juste pour soi-même.
L’instrument du poète : sa voix. Celle-ci est grave, sombre, chargée du poids du siècle. Sombre et légère. Lourde et fluette. Fragile. Si fragile. Un souffle trop brusque pourrait la faire fuir. Mais solide. Un sol sur lequel reposer. Solide parce que fragile. Un abri. Le lieu où habiter.

On ne peut habiter qu’un poème. Sinon on erre. Seul le poème nous relie. Aux autres, au monde, au ciel et à la terre. Sans poème, pas de sol. Ça se disperse. Ça s’éparpille. Ça se renverse. Ça n’a plus de mesure. Le poème donne la mesure. Après on est libre. On a sa propre écoute. La même pour tous.

Le poème. Le même pour tous. Ensemble. Et pour chacun. Le même. En propre.

Benjamin Couchot
Dinard

Depuis que je tiens un crayon en main je veux écrire, des poèmes, des livres, des nouvelles, peu importe, écrire.

Lors de son deuxième enseignement, Hadrien France-Lanord a montré, notamment, le déplacement qu’il y a à faire pour entendre ce qu’est une Parole poétique, à partir de la lecture de la conférence « … habiter en poète … » de Martin Heidegger (dans Essais et Conférences). 

Un moment m’a particulièrement frappée, celui où il est question du fait d’écrire. 

Sans doute parce que depuis que je tiens un crayon en main je veux écrire, des poèmes, des livres, des nouvelles, peu importe, écrire.

Par un ajointement heureux, Hadrien France-Lanord a mis des mots ce matin sur un écueil radical à l’écriture qui m’était apparu il y a quelques temps, moi qui voulais écrire. 

L’écueil est qu'il n’est pas question de volonté dans l’écriture (et je vous laisse librement penser le parallèle avec la pratique de la méditation). En effet, il n’est pas tant question de vouloir écrire à propos de quelque chose que de se demander ce que la chose a à nous dire. 

«Écrire c’est trouver la manière de dire ce qui ce dit à nous » 

précise Hadrien France-Lanord. 

Ainsi, les idées viennent à nous plutôt que nous les cherchons et, « s'il y a quelque chose à faire pour les laisser venir, c’est écouter ».

La Parole poétique n’est donc détenue par personne, elle est entièrement libre, elle n’a ni maître ni possesseur. 

L’être humain - en poète - écoute et accueille la Parole qui s’adresse à lui « par effraction », souligne Hadrien France-Lanord. 

Et, ensuite, quand l’être humain - en poète - l’a dit ou l’écrit, il en prend la responsabilité.

Marine Manouvrier 
Dinard.

jeudi 13 avril 2017

Le temps de l'écoute

 

" Plus l'œuvre d'un poète est poétique et plus son dire est libre : plus ouvert à l'imprévu, plus prêt à l'accepter "

Martin Heidegger
"... habiter le monde en poète..."

Il s'agit de se mettre à l'écoute de la parole. C'est tout simple. Il n'y a de parole que lorsque cela parle.

Ça vous vient, ça résonne.

C'est du même ordre que la pratique de la méditation.

On se dispose et on s'ouvre à l'imprévu.
On ne décide pas d'avance, on ne cherche pas à obtenir un effet.

On laisse faire.
On accueille. 
On écoute.

Anne Vignau
Dinard

Ce goût de l'aventure

Mouvements - Henri Michaux.

« La clé qui ouvre la porte d’une œuvre d’art c’est la présence, jamais la référence. »


Fabrice Midal tentait de montrer hier soir, lors de sa troisième causerie sur la culture, comment faire face à une œuvre d’art. Il était question de ne rien faire de manière à laisser être ce qui est. 
Ne pas chercher à dire, à voir ni à entendre pour pouvoir véritablement entrer en rapport à l’œuvre d’art.  
Que suis-je donc venu faire à ce séminaire 
Moi qui ai souvent des difficultés à voir des œuvres d’art je ne vais apprendre aucune recette, aucun truc  pour sortir de l’aveuglement dans lequel je suis. Les références historiques ou autres ne m’aideront pas non plus. Il s’agit plutôt de désapprendre, de se tenir face à l’œuvre avec gravité et légèreté à la fois. 

La méditation est l’une des clés de cette entrée en présence. 
Les poèmes d’Henri Michaux lus par Fabrice en sont une autre.
Voilà un tout petit aperçu de ce séminaire qui a commencé lundi. J’ai déjà l’impression d’avoir fait un voyage, d’avoir quitté les rives des connaissances convenues pour entrer dans une aventure. C’est sans doute ce que je retrouve à chaque fois que je participe à un séminaire de l’école, ce goût de l’aventure, cette impression d’être au travail, ensemble avec les enseignants et les participants.  
C’est dans les séminaires que je sens battre le cœur de notre École. C’est là que se trace à chaque fois un nouveau chemin, que se dessinent de nouveaux horizons. 
Je sais que même si les conférences filmées donneront sans doute lieu à un cours en ligne que je pourrai voir dans quelques mois, ce ne sera pas la même expérience. 
Ce que nous vivons ensemble lors d’un séminaire de notre École est à chaque fois unique. 

Xavier Ripoche
Dinard

mercredi 12 avril 2017

Mais hier, quelque chose de plus. J’ai entendu.

Anna au violon, Dinard 2017.
Bien sûr, j’avais déjà entendu de la musique.

Les notes qui se succèdent les unes aux autres. Joyeusement, tristement. Tristement joyeuses, le plus souvent.

Elles défilent devant moi. Me caressent à peine. Doucement plaisantes.

Elles sont là. Je suis là. Face à face.

Mais hier, quelque chose de plus. J’ai entendu. Mais pas uniquement.

J’ai vu. J’ai goûté. J’ai senti. J’ai respiré. Pas seulement. J’ai vécu.
La musique a vécu en moi. Elle m’a mis en mouvement. De l’intérieur.
Le violon. Le frottement des cordes. Les notes qui résonnent.
Devant moi. Autour de moi. En moi. Sans distinction. Partout.
Les notes. Plus les unes derrières les autres. Les unes au-dessus des autres. Les unes autour des autres. Les unes contre les autres.

Ça frotte. Ça s’entrechoque. Ça s’entrelace. Ça s’embrasse.
Ça entre en résonance. Et tout entre en résonance. Le violon. Les notes. Les unes contre les autres. Moi avec. Et tous les autres. Anna derrière le violon. Et tous les autres autour. Tous ensembles. Enfin réunis. En résonance.

Merci.

Benjamin Couchot
Dinard